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Entreprise

Retour à la source pour les liqueurs de Chartreuse

Épopée atypique et symbolique : la nouvelle distillerie de Chartreuse reviendra sur ses terres d'origine en Chartreuse, fin 2017.
Retour à la source pour les liqueurs de Chartreuse

Un projet atypique, tant par sa nature que ses acteurs ou sa localisation. Mais un projet évident aussi : la Chartreuse en Chartreuse. La future distillerie des liqueurs de Chartreuse a trouvé un nouvel écrin à Aiguenoire, à Entre-deux-Guiers. Facétie de l'histoire, les moines retrouvent un site qu'ils avaient exploité de 1590 à 1791. Présents en Chartreuse depuis le IXe siècle, les moines chartreux s'inscrivent dans un temps long, s'adaptant aux siècles lorsque le changement vient frapper à leur porte de reclus. « L'histoire a été rude avec les chartreux », rappelle Emanuel Delafon, le Pdg de la Compagnie française de la Grande Chartreuse, entreprise chargée de la distillation et du vieillissement des liqueurs. De gré, mais souvent de force, la distillerie a changé cinq fois de localisation. Expulsions, éboulements, règlementation, leur destin les a menés de Fourvoirie en Chartreuse à Tarragone et Espagne, puis à nouveau à Fourvoirie, à Voiron depuis 1935 et enfin, Aiguenoire à partir de 2017.

« Un peu uniques »

« La grange du XVIIe siècle fera face à celle du XXIe siècle », reprend Emmanuel Delafon en se félicitant que le projet, « parti d'une histoire de règlementation qui a mal tourné à Voiron, se transforme en opportunité ». Il déclare : « Seules les liqueurs peuvent s'installer sur un site aussi beau, aussi naturel. Les gens ont compris que nous sommes un peu uniques, un peu différents et très authentiques. »
Le projet, d'un montant total de 10 millions d'euros dans sa première tranche, comprend la rénovation de la grange-étable médiévale de 600m2 restée dans son jus, la construction d'une usine de distillation d'un même gabarit, d'une cave nichée dans le piémont et d'une annexe logistique. La chaîne d'embouteillage et les fonctions administratives resteront pour l'heure à Voiron, de même que certains fûts de vieillissement. L'appel d'offre se composait de 29 lots dont 23 ont été confiés à des entreprises locales. En 2020, la phase II du projet devrait voir le déménagement de ces dernières activités et la création d'une deuxième cave.

15 versions

Le départ de la distillerie de Voiron - au grand regret de son maire Julien Polat – a été motivé par une évolution de la règlementation des sites classés pour la protection de l'environnement (ICPE) encadrant les activités de distillation. Trop compliqué, trop cher, pour une mise aux normes du site ; le conseil d'administration a décidé de quitter les lieux en 2014. « En quinze mois, nous avons fait des prouesses », insiste Emmanuel Delafon. Pas moins de 15 versions du projet ont été nécessaires pour répondre aux multiples contraintes environnementales, hydrauliques, géotechniques etc. du site d'Aiguenoire.

« Un dossier irréprochable, transparent et exemplaire », souligne aussi Pierre Baffert, le maire d'Entre-deux-Guiers. L'enquête publique n'a donné lieu à aucun avis négatif, c'est dire si les Chartrousins sont satisfaits de voir les chartreux revenir produire en Chartreuse.
L'opération a été rendue possible grâce à l'acquisition en 2010 de huit hectares de terre agricoles par la communauté de communes Cœur de Chartreuse avec l'appui de la Safer. Le montant de la transaction s'était élevé à 1,4 millions d'euros. Le déclassement des terres agricoles, exploitées par un fermier en tant que pâturages, s'est opéré dans le cadre d'une réorientation de l'exploitation avec rétrocession d'une partie du terrainet alignement de parcelles. L'intérêt évident pour la collectivité était de préserver le caractère patrimonial de la grange cartusienne. La communauté de communes a réalisé l'ensemble des aménagements permettant d'intégrer au mieux la future entreprise dans son cadre champêtre.

Au service de l'ordre

Quant aux caves de Voiron aux spectaculaires dimensions, elles feront l'objet d'une restauration pour renforcer leur vocation touristique. Le conseil départemental consacrera une enveloppe de 1,9 millions d'euros au site voironnais.

« A chaque génération, des frères se sont mis au service de la communauté et se sont dévoués pour s'investir dans le domaine économique au service de l'ensemble de l'ordre », a déclaré le frère distillateur Dom Benoît lors de la pose de la première pierre. Les hommes du silence apprécient ce rapprochement de l'outil de production, qui ne se trouvera plus qu'à 12 kilomètres du monastère, permettant aux deux moines distillateurs de se consacrer davantage à la prière. D'ailleurs, les moines chartreux avaient installé, bien avant l'avènement d'internet, un système de contrôle à distance entre l'usine de Voiron et le monastère.

Isabelle Doucet

Le projet Grand avenir

La distillerie disposera en façade d'une paroi de verre d'où l'on pourra apercevoir les alambics de cuivre. Deux alambics de 36 hectolitres ont été commandés à un fabricant à Cognac. Un troisième sera transporté de Voiron. La charpente sera édifiée en bois de Chartreuse prélevé dans le Grand Som sur la forêt domaniale gérée par l'ONF. « Il empruntera une filière ultra courte », commente Emmanuel Delafon. Ces 220m3 seront en effet séchés et sciés à Saint-Pierre-d'Entremont et Saint-Laurent-du-Pont, puis usinés et assemblés par un groupement de charpentiers de Chartreuse.
La cave, enfouie dans la colline, abritera 22 nouveaux tonneaux et 39 tonneaux et foudres ramenés de Voiron.
La grange devrait être restaurée au plus près de son état originel. Un sas d'entrée permettra d'apprécier les imposants volumes de la vénérable bâtisse. Le reste du bâtiment sera composé d'un espace de travail, des locaux sociaux et d'une chapelle.
Les bâtiments de la logistique réalisés en pierre, verre et bois comme le reste du site, se feront le plus discrets possible.

 

 

Les liqueurs de Chartreuse

Production : 2 millions de litres
60 salariés, 30 emplois indirects
CA 2015 : 15 millions d'euros dont 50% à l'export
Caves de Chartreuse : 80 000 visiteurs par an