Saint-Sauveur fête les voisins... de parcelles
Au cœur de Saint-Sauveur, dans la paisible rue des Jonquilles, une ferme. Celle de Mickaël Brunet, producteur de noix. En lisière de l'exploitation, derrière une triple rangée de noyers où picorent quelques poules, un lotissement. De l'autre côté, une école. Et tout autour beaucoup de questions sur les pratiques agricoles des nuciculteurs. A la fin de l'été 2017 en effet, des habitants du village ont retrouvé des « dizaines de merles et de tourterelles » morts, des « cadavres d'oiseaux, tout secs ». Ils se sont demandé « si c'était corrélé à la projection récente de moult produits dits phytosanitaires, sur les noyeraies du coin, là, tout près de notre école, de nos maisons, des lotissements fraîchement construits... ». Mais, précisent-ils sur leur page Facebook, « attention : ça peut aussi bien être la sécheresse (morts de soif), ou une épidémie... Seule une analyse de cadavres frais pourrait le dire ».
Calmer la tension
Ces propos en disent long sur l'inquiétude perceptible chez nombre d'habitants d'un secteur devenu très nucicole. Pour y répondre, le comité de territoire Sud Grésivaudan a proposé d'expérimenter un nouveau format de communication : la fête des voisins de parcelles. Et demandé à Mickaël Brunet d'en accueillir la première édition. « Je suis le seul agriculteur au cœur du village, justifie le jeune homme. J'ai accepté pour calmer la tension avec les riverains. »
Pour inciter les habitants à « partager [ce] moment convivial entre voisins », près de deux cents invitations ont été distribuées dans les boîtes aux lettres autour de l'exploitation. Car si l'objectif de cette fête un peu spéciale est de faire connaissance, il est surtout d'expliquer le métier à des riverains qui, souvent, en ignorent tout. Ou presque.
Ce matin, le temps est à l'orage, mais une belle éclaircie illumine la cour de la ferme. Il est dix heures, les voisins commencent à arriver. Beaucoup de couples, surtout des retraités, quelques agriculteurs du secteur, pas un enfant de l'école... Naïc Bernard, animatrice du comité de territoire, explique la règle du jeu : chacun se fabrique un petit badge avec son nom et sa « fonction », localise sa maison sur une carte détaillée et rédige une question qui sera posée à l'agriculteur.
Raisonner différemment
Mickaël Brunet ouvre le bal en présentant l'exploitation de 42 hectares (37 de noyers, le reste en luzerne) qu'il a reprise à son beau-père en 2014. « D'entrée de jeu, j'ai commencé à raisonner différemment, raconte-t-il. Je m'interrogeais sur l'efficacité des traitements : que l'on traite ou pas, parfois, on ne voit pas la différence. Et puis il y a des produits qui font plus de dégâts que d'autres. » Le professionnel explique comment il a peu à peu remis en cause ses pratiques et, poussé par sa compagne, s'est converti au bio « pour la tranquillité de tout le monde, afin que je puisse descendre de mon tracteur et expliquer tranquillement comment je travaille ».
Ce contexte posé, les questions affluent. « Quels produits vous mettez dans vos parcelles ? » L'agriculteur commence par les « bols jaunes » que les habitants voient habituellement accrochés aux arbres et qui servent à piéger la mouche du brou. Problème : cette année, leur homologation en bio n'a pas pu se faire, suite à erreur de procédure. « Pour les mouches, il n'y a pas de prédateurs ? », demande Michel, un technicien agricole à la retraite. La mouche du brou n'étant pas un insecte endémique, on ne lui connaît pas de prédateur, répond Raphaël Gaillard, agriculteur à Saint-Vérand et membre du comité de territoire.
Mickaël Brunet poursuit en évoquant les pulvérisations de bouillie bordelaise ou la confusion sexuelle qui permet de lutter contre le carpocapse grâce aux « puffers ». « Au début, je croyais que c'était des nichoirs », s'amuse Jacques. Raphaël Gaillard en profite pour clarifier les choses : « Les gens pensent que si on passe en bio, ils ne verront plus d'atomiseur. C'est tout le contraire : il y a davantage de passage pour appliquer le soufre ou le cuivre par exemple, qui sont des produits homologués en bio, mais rémanents et plus lessivables. Il est important de le comprendre. »
Pédagogie
Les questions portent également sur les modes d'application. « Au lieu de traiter par pulvérisation, ne pourriez-vous pas intervenir au sol ? », demande une petite dame. Olivier Gamet, agriculteur à Chatte et président du comité de territoire, répond de façon pédagogique : « Quand vous traitez vos tomates, vous traitez la feuille. Nous aussi. Pour l'instant nous n'avons pas de technique au sol. » Une riveraine demande s'il est possible de ne pas traiter à l'heure du déjeuner le week-end. Mickaël Brunet sourit : « Même le soir, je dirai ! Il m'est arrivé d'aller traiter un soir, mais quand j'ai vu les gens à table, je leur ai proposé de revenir plus tard. Ce qu'il faut savoir, c'est qu'on traite aussi en fonction de la météo et quand il n'y a pas de vent. Sinon tout part chez le voisin ! »
L'agriculteur propose de poursuivre les échanges tout en visitant les installations. Le petit groupe découvre la fosse, les machines, la prélaveuse, le bac à pierre, la trieuse optique. « C'est une vraie usine ! », s'exclame un monsieur, admiratif. Au fil de la visite, Mickaël explique ses pratiques, la gestion du matériel, son utilisation. Les discussions vont bon train. On évoque le paysage, le coût des traitement en bio, la question de l'irrigation, les différents usages de l'eau. Les questions qui fâchent ne sont pas éludées et l'agriculteur y répond sans peine. A la grande surprise des habitants qui se disent étonnés d'apprendre qu'il ne consomme que 300m3 d'eau pour toute une saison de lavage. « On est toujours en train de rouspéter, constate une élue venue en voisine. Avec cette rencontre, on apprend plein de choses. Pour la consommation d'eau, je suis agréablement surprise par la technique, le recyclage. C'est très intéressant. »
A la fin de la matinée, la plupart des voisins ont l'air plutôt satisfaits de l'initiative. « Je comprends les inquiétudes des gens, confie Michel. Moi, j'ai travaillé dans la poule. Nous avons employé des produits pas très sympas. J'ai bien conscience qu'il faut changer de pratique. Mais il faut aussi que les agriculteurs vivent de leur métier. » Une voisine tendance Coquelicot lâche : « S'il se met en bio, c'est une bonne chose. Bien sûr, ça a un coût, mais il faut penser à la génération qui va venir. » Mickaël reconnaît lui aussi avoir passé une « super matinée ». Seul bémol : le profil des voisins. « Pas une famille du lotissement d'à côté n'est venue. Pourtant, j'avais mis une affiche à l'école. Peut-être que l'horaire et le jour ne sont pas bons. » Ou que l'initiative dérange, justement parce qu'elle bouscule pas mal d'idées reçues.