Saint-Sorlin, capitale de l'alimentation
Marius grapille quelques reines-claudes puis teste un bout de pavé du Trièves. Il apprécie. Haut comme trois pommes, il a déjà le goût des bonnes choses. « C'est pour faire découvrir les produits de chez-nous », lance son père devant le stand de la marque Is(h)ere, lors du comice du territoire des Balcons du Dauphiné à Saint-Sorlin-de-Morestel, qui s'est déroulé le week-end dernier. Ils sont nombreux ces jeunes parents soucieux de « montrer au petit » ce qu'est l'agriculture, une vache, un tracteur ou un produit du terroir. Passage au stand Is(h)ère obligé. Pendant que l'enfant se régale, les parents commentent. « Au moins, ce ne sont pas les supermarchés qui s'en mettent plein les fouilles ! Nous sommes prêts à payer le prix pour avoir une production de qualité, à condition que les producteurs soient rémunérés comme il faut. Regardez le prix du litre de lait. Ca ne rapporte rien, c'est pas normal ! », lance le père de famille. « C'est une marque ? Je ne la connaissais pas », interroge avec intérêt une autre visiteuse, qui préfère « acheter dans les réseaux », soucieuse de la traçabilité de l'alimentation.
Un socle pour développer la production
Portée par le Département et la chambre d'agriculture, la marque Is(h)ere fait son petit effet, suscite l'attention. Qui produit où et quoi ? On se penche sur la carte éditée par le Conseil départemental et on se dit que ce sera super quand tout un tas de producteurs adhèreront. C'est le message que sont venus délivrer les responsables agricoles dans ce comice d'envergure qui a attiré plusieurs milliers de personnes en deux jours. « C'est un socle mis en place pour développer la production et les circuits courts », lance Didier Villard, vice-président de la chambre d'agriculture. « Mais une marque sans producteur ne fonctionne pas. Or, pour les producteurs, c'est un atout pour aborder de nouveaux marchés : dans un cadre touristique ou sur des marchés avec plus de volumes, voire la grande distribution. » Il pense plus particulièrement aux opportunités qui pourraient s'offrir à de jeunes installés en recherche de nouveaux marchés.
Tête de veau
Lors de l'inauguration du comice, à 8 heures autour d'une tête de veau, comme le veut la tradition, le président du Département, Jean-Pierre Barbier, a lui aussi insisté sur la marque Is(h)ere « qui ne vient pas en concurrence avec les autres produits du terroir et qui garantit trois caractéristiques ». A commencer par l'origine iséroise bien entendu. Puis le président fait valoir la qualité : « Je sais que vous produisez en qualité et que l’ensemble des agriculteurs est soucieux de l’environnement. Il faut arrêter d’opposer agriculture et environnement, c’est faux », a-t-il déclaré. « Enfin, ce qui fait la différence c'est que tous les produits labellisés assurent la juste rémunération de l’agriculteur. Il est normal que chacun puisse vivre de son travail », a conclu Jean-Pierre Barbier en affirmant : « Cette marque ne marchera que dans la mesure où elle sera prise en compte, où elle sera portée par les agriculteurs.»
Un texte correspondant au terrain
Lorsqu'on parle alimentation dans un comice, le dossier des Etats généraux de l'alimentation ne manque pas d'arriver sur la table. « Beaucoup d'énergie a été déployée et nous sommes encore dans l'attente de ce qui pourra en sortir, a déclaré Didier Villard. En retour, les débats ont sucité une prise de conscience du consommateur, ce qui peut sauver l'agriculture. » Philippe Allagnat, maire de Saint-Sorlin-de-Morestel et exploitant agricole, partage cette déception. « Il reste des arbitrages, dont la fixation des prix en agriculture », commente-t-il. La députée de la 6e circonscription, Cendra Mottin, a annoncé que le texte sur la Etats généraux sera le premier voté à la rentrée. « La loi ne peut pas tout », a-t-elle rappelé, tout en faisant valoir un texte porteur « de solutions équilibrées, qui peuvent sembler insuffisantes, mais jamais un gouvernement n'est allé aussi loin pour l'agriculture. » Revenant sur l'échec de la commission mixte paritaire de juillet dernier, qui réunissait députés et sénateurs autour du texte de loi agriculture et alimentation, le sénateur Michel Savin a émis le souhait « que l'Assemblée nationale retrouve sa raison et revienne à un texte correspondant au terrain. » Quant au préfet, Lionel Beffre, il a invité le monde agricole à mesurer le progrès que représente la juste rémunération et le respect de l'équilibre entre les différents acteurs de la chaîne, des producteurs aux distributeurs.
Foncier agricole
Le représentant de l'Etat a profité de cette tribune pour annoncer la prochaine restitution de 4 à 500 hectares de terres agricoles dans le Nord-Isère et le territoire de la Capi, possessions de l'Etat depuis la création de la ville nouvelle de l'Isle-d'Abeau il y a 50 ans. Philippe Allagnat avait d'ailleurs interpelé les élus locaux sur « l'application des programmes d'urbanime pour préserver l'agriculture et les terres agricoles (...) pour lui laisser sa part dans l'activité économique locale ».
En organisant un comice capable de mobiliser les plus hauts responsables du département, la petite commune de 600 habitants qui n'avait pas connu telle manifestation depuis 30 ans, ne faisait rien d'autre que de démontrer le dynamisme d'une ruralité qui sait se réinventer. « Nous avons souhaité donner du sens à ce comice en expliquant ce que nous faisons », a confié le maire. L'équipe organisatrice, pilotée par Nicole Genin, a ainsi réussi à rassembler une vingtaine de producteurs, ravis de participer à l'événement, d'échanger avec les autres et de rencontrer une clientèle qui n'a pas boudé son porte-monnaie. « Un comice, c'est un an de préparatifs. Les gens se rencontrent pour de bon, des enfants de l'école maternelle aux anciens, et dans les groupes de travail tous vivent et partagent les contraintes de l'agriculture », rapporte encore Philippe Allagnat, persuadé qu'un tel événement est de nature à reconstruire solidement le tissu associatif d'un territoire.
Les organisateurs ont-ils trouvé la martingale ? Un réseau de producteurs, des animations nombreuses, un beau concours bovin, des animaux en pagaille, l'abandon de la reine du comice pour décréter que toutes les femmes en agriculture sont des reines etc. : « Des gens se sont bougés pour que ça se fasse, et c'est valorisant pour l'équipe du comice que des personnalités aient jugé intéressant de venir ici », conclut l'élu rural.