Savoureux témoignages en image
Tout est parti de quelques « Morceaux de vie ». En novembre 2018, la MSA et le comité de territoire Sud-Grésivaudan (CTSG) ont organisé une soirée théâtre à Saint-Marcellin. La pièce, un solo dans lequel un paysan dresse l'inventaire de sa vie, a trouvé un tel écho auprès des spectateurs que les deux partenaires ont décidé de donner une suite à l'affaire. « Vu le contexte, nous savions les agriculteurs très préoccupés par l'agribashing, explique Valérie Bellemin, assistante sociale à la MSA. Ils nous parlent souvent de l'image très dégradée qu'on leur renvoie et qu'ils subissent. Voilà pourquoi nous leur avons proposé de constituer un groupe de travail consacré à l'image du métier. »
Parler de « ces choses-là »
Très vite, une quinzaine d'agriculteurs, hommes, femmes, en activité, en formation ou à la retraite, se déclarent intéressés. Pour beaucoup, c'est une première. « Au départ, nous ne savions pas trop où ça allait nous mener », sourit Jean-Pierre Detroyat, éleveur à Varacieux. Mais l'initiative est d'autant mieux perçue que d'ordinaire, dans les réunions professionnelles, « on ne parle pas de ces choses-là entre nous », confie Joseph Gamet, retraité et délégué MSA.
« Ces choses-là », ce sont les idées reçues sur les paysans, qualifiés de « pécores » ou de « bouseux » par certains, de pollueurs ou d'assassins d'animaux par d'autres. Au cours des échanges, les agriculteurs analysent le métier tel qu'il est perçu et tel qu'ils le vivent. Le groupe évoque les a priori sur « la vie au grand air », tendance « l'amour est dans le pré », leur liberté ou leur individualisme supposés, les « nuisances » qu'ils provoquent, la protection de l'environnement, le bien-être animal...
La liberté de parole aidant, beaucoup acceptent d'ouvrir leur cœur et de vider leur sac. Ce dernier est plus ou moins lourd selon les profils : on sent un réel enthousiasme chez les plus jeunes et les femmes, une pointe d'amertume chez les paysans au mitan de leur vie. Certains avouent qu'ils ont du mal avec l'image d'« arriérés incapables d'évoluer dans leur pratique » qu'on leur renvoie parfois. D'autres pointent du doigt les paradoxes d'une société « qui veut des bons produits mais ne veut pas les payer cher ».
Peu à peu, les mots sortent, délivrés du carcan de la discrétion. Des liens se créent au sein du groupe. « Ça ne fait pas de mal de se pencher sur des questions dont on ne parle jamais entre nous, apprécie Jean-Pierre Detroyat. Ça fait ressortir plein d'idées, plein de problèmes qu'on a parfois tendance à glisser sous le tapis. Ça permet de parler de nos vies, mais aussi de nos réussites. » Aucun sujet n'est occulté. « C'est une façon de travailler sur soi », observe Valérie Bellemin.
Les visions des uns et des autres se recoupent, s'opposent aussi parfois. « J'ai trouvé que les jeunes générations avaient conscience de la nécessité d'évoluer, de discuter, de réfléchir à ce qu'on fait, raconte Joseph Gamet. Les gars plus anciens, surtout quand ils étaient célibataires, ça avait l'air de les buter un peu. Ils se sentaient mal dans cette évolution. »
Au fil des rencontres, il est question du métier, de ses valeurs, de changement, de transition, de paradoxes... et d'« ouverture d'esprit ». Des échanges riches qui ont permis de tisser du lien et fait « beaucoup de bien » aux participants, comme Corine Nirat, éleveuse de chèvres à Saint-Vérand.
Famille et loisirs
« Ces discussions entre les générations, c'est un moyen de faire comprendre qu'il y a d'autres choses qui existent, ajoute le délégué MSA. Aujourd'hui, la question des passe-temps est importante pour les jeunes, alors que les plus vieux, ça leur passe au-dessus. Les rapports avec la famille, le conjoint, les enfants ne sont pas non plus les mêmes qu'à mon époque. C'est la même chose pour les voisins : quand j'étais en activité, il n'y avait que des fermes autour de chez nous. Aujourd'hui, il y a des dizaines de maisons et il faut faire attention. Il y a des collègues qui ne jouent pas forcément le jeu. »
Autant de transformations du métier et de la vie de paysan, subies ou acceptées, qui ont donné lieu à des témoignages et à des bijoux de textes, recueillis au cours de six séances de travail au printemps 2019. Une partie a servi à l'écriture d'un spectacle conçu et joué par la Fabrique des petites utopies au Grand Séchoir en octobre dernier. L'autre devrait fournir la trame d'une bande dessinée dans les mois à venir.