Semences sans frontières / ou Pas de marge, pas de semence
L'homme est un battant. Mais là, les bras lui en tombent. Jean-François Charpentier, céréalier et aviculteur à Thodure, a participé au récent congrès de l'AGPM à Mulhouse. Et le dialogue de sourds qui a eu lieu avec les semenciers le laisse un peu dépité. « Il y a un gros problème dans notre relation avec les établissements semenciers. Il y a non seulement une érosion des surfaces sous contrat dans la région, mais surtout un vrai problème de rémunération à l'hectare. En dix ans, nous avons perdu 800 euros de marge à l'hectare. Ce n'est plus possible. »
Ils ne jouent plus le jeu
La semence de maïs, c'est son truc. Mais aujourd'hui, Jean-Francois Charpentier se pose réellement la question de la pérennité de cette production tant dans son exploitation qu'au niveau régional ou même national. « Je ne comprends pas l'attitude des obtenteurs. Le réseau de semence français est performant, de qualité, régulier dans sa production. C'est un atout considérable pour eux. Mais ils ne jouent plus le jeu. » Une crise de confiance avait déjà eu lieu en 2008. Elle avait abouti à une nouvelle grille de rémunération des productions. Basée sur un équivalent maïs de consommation encadré dans un tunnel (prix plancher et prix plafond), corrigé des charges spécifiques à la production de semence, complétée par une incitation à l'hectare de 600 euros, le système de calcul était certes un peu complexe, mais tenait compte des contraintes liées à la production. « Les semenciers se sont arrangés pour tirer le prix vers le bas. A l'époque ils ont discuté parce qu'ils n'avaient plus beaucoup de stocks et qu'ils étaient en position de faiblesse. Ils nous ont poussé à investir et nous avons atteint en 2013-2014 plus de 94 000 ha de surfaces en France. Aujourd'hui, ils ont reconstitué leurs stocks et s'en servent comme argument pour nous enfoncer. Cela ne peut plus continuer. »
De l'argent mal réparti
Et ceux qui prennent les producteurs de semences pour des « riches » peuvent réviser leur a priori. « Dans le Béarn une étude a montré qu'un producteur qui tourne bien tire 8 000 euros de revenus... par an et pas par mois comme en ont plaisanté certains au congrès des maïsiculteurs. Pour ma part, j'arrive dans mon exploitation, quand je fais le rendement objectif, à tout juste un équivalent du prix de maïs de consommation. Ce n'est pas la peine. » Globalement, les chiffres apportés par la filière font apparaître une marge supplémentaire de 150 à 200 euros à l'hectare, par rapport à un maïs conso. « C'est insuffisant, il nous faudrait un différentiel de 600 euros », estime Jean-François Charpentier. C'est ce que les représentants régionaux ont essayé de faire passer au niveau d'une motion portée à l'interprofession. « On était parti sur 500 euros, mais pendant les discussions, nous avons convenu que ce n'était pas atteignable. Nous avons voté une motion à 250 euros présentée lors de la séance interprofessionnelle. » Las ! Si les producteurs l'ont voté, appuyés par les sous-traitants (du type Dauphinoise ou Top semence), les établissements semenciers se sont abstenus ou voté contre. « Dans ces conditions, on ne peut plus parler de famille au sein de l'interpro, constate le producteur isérois. Nous sommes dans un système où les obtenteurs veulent faire le maximum de profits immédiats, sans regarder leur avenir, sans tenir compte du nôtre. Il y a de l'argent dans cette filière, mais il est très mal réparti ».
Investissements fréquents
Les producteurs se sentent d'autant plus floués que pour répondre aux exigences incessantes de leurs donneurs d'ordre, les investissements sont fréquents. « Ils nous changent souvent les protocoles (l'alternance de rangs mâles et femelles dans la parcelle) donc on doit adapter les semoirs et les castreuses à chaque fois. Une castreuse coûte 50 000 euros pièce. Nous en avons trois en Cuma, mais il faut les amortir. »
Et même si la production est suffisante en ce moment, la répartition entre la France (44% des surfaces de production européennes) et les pays de l'Est, de gros concurrents, est nécessaire. Les aléas climatiques, voire politiques, peuvent détruire les équilibres très rapidement. « Les semenciers veulent que nous soyons aussi compétitifs que les Russes. Mais nous faisons 1 500 variétés, donc de l'épicerie, tandis que les pays de l'Est produisent à coup de 500 ha à la fois. Nous ne pouvons pas entendre leurs arguments. » Il y a de quoi être dépité.