Situation instable à mi-pente
Eux, jusque-là étaient bien tranquilles. Raphaël Rouleau, Benjamin Mistri, les deux associés de la SCEA (1) de la Côte, à Claix, et leur salariée, Julie Bortot, coulaient des jours paisibles sur les hauteurs du village, à quelques encablures de Seyssins, derrière le fort de Comboire. On commence à être dans une zone péri-urbanisée, même si autour de la ferme l'espace est large. Mais ici en dessous des arêtes du Vercors Est, la zone est fragile, sujette aux éboulements des falaises, donc inconstructible, sauf pour des bâtiments agricoles, et encore.
Marchés diversifiés
Alors l'exploitation de 130 hectares répartis entre zones de pente encore mécanisables ou plateau perché, est diversifiée. 40 mères allaitantes de race limousine, une centaine de brebis mère, 200 poules pondeuses, une vingtaine de porcs à l'engraissement à la belle saison pour remplacer les limousines en alpages, un certain équilibre est trouvé. Une partie de la viande bovine est écoulée en grandes surfaces (l'exploitation commence à travailler avec Eleveurs de saveurs de l'Isère), mais une bête par mois est vendue en direct en colis. Même traitement pour les moutons qui sont écoulés en « agneau de nos fermes » avec l'Association des viandes agro-pastorales, ou en direct. Les œufs et les porcs sont entièrement vendus au bungalow installé sur l'aire plane située entre les deux bâtiments d'exploitation. « Les colis étaient une solution relativement faciles au début, reconnaît Raphaël Rouleau, mais la mise sous vide a facilité les choses. » « Sous cette forme la DLC est de trois semaines. Alors même pour une famille, les 5 kilos de viande sont bien utilisés pendant ce laps de temps », complète Benjamin Mistri.
Report
Mais les choses en 2020 ne devaient pas suivre ce long fleuve tranquille. Le confinement dû au Covid-19 est venu troubler tout cela. « Nous avons perdu les marchés en GMS, constate Benjamin Mistri, la demande n'est pas là. » En revanche, il y a eu report sur la vente directe. « Visiblement, les gens vont moins dans les supermarchés, alors ils viennent un peu plus chez nous. Nous avons augmenté notre chiffre d'affaires. Cela ne compense pas, mais nous permet de tenir. On verra s'ils continueront à venir ensuite, explique Raphaël Rouleau. Cela nous demande quelques adaptations, les barrières, les lignes d'espacement, un sens de circulation, mais c'est plutôt bien vécu par les clients et tout le monde joue le jeu. »
Un adulte, deux jeunes
Et comme un embêtement n'arrive jamais seul, le loup s'invite dans le bel mais fragile équilibre de l'exploitation. Dans la nuit du 26 au 27 mars, sept agnelles ont été attaquées au col de Comboire qui relie Claix et Seyssins. Deux sont mortes, cinq blessées. « Les marques sont celles du loup : gorge arrachée, un gigot découpé et emporté, tandis que les blessées ont été mordillées », avancent les exploitants. La cause a été reconnue par l'ONCFS. « Ce qui est inquiétant, c'est que c'est à une cinquantaine de mètres d'une maison, mais ce n'est pas étonnant. Depuis le début de l'année, j'ai aperçu des loups par deux fois, en plein jour pas loin de l'exploitation, presque contre les maisons du haut du village. Il doit y avoir un adulte et deux jeunes qui sont installés dans une combe peu entretenue et qui était giboyeuse. Maintenant le comportement du gibier a changé », raconte un des exploitants. Récemment, un mouflon a traversé de nuit l'exploitation et, après avoir défoncé plusieurs clôtures, est mort sous les crocs du loup dans une parcelle juste en dessous de la ferme. « Nous ne l'avons pas vu, mais cela ne peut être que suite à une poursuite par le loup, alors que les mouflons présents depuis longtemps dans le secteur ne s'approchaient jamais des maisons. Mais là il n'y a pas eu classement en loup mais en chiens errants par l'ONCFS. »
Les exploitants ne sont pas encore traumatisés, mais dubitatifs : comment faire paître à l'avenir ? « Les brebis entretenaient des parcelles non mécanisables, éloignées du siège d'exploitation. On ne va plus le faire. Elles vont rester à proximité et abritées toutes les nuits. » L'équilibre est précaire.
(1) Société civile d'exploitation agricole