Soja sous couvert végétal : ça roule !
La démarche est encore rarissime en Europe. C'est la raison pour laquelle une doctorante de l'Isara-Lyon, Laura Vincent-Caboud, étudie aujourd'hui l'implantation de soja en semis direct sous couvert végétal roulé. L'objectif est la maîtrise des adventices sans usage d'herbicide et dans le respect de la performance de la culture.
Le choix du couvert végétal est déterminant. D'après des essais nord-américains, les graminées et notamment le seigle présenteraient un intérêt en tant que couvert associé à un semis direct d'une culture peu exigeante en azote, le soja par exemple. Le postulat est que le seigle produit de la biomasse, permet de limiter les adventices, grâce à son effet allélopathique* et sa dégradation lente, sans entacher le rendement de la culture.
Dans la région (Ain, Drôme, Isère), deux variétés de soja ont été testées sous plusieurs couverts : seigle Dukato ou Forestal, triticale, mélange seigle et triticale. Sur huit essais, quatre se déroulent dans le Nord-Isère, dont deux à Chalon et Villette-de-Vienne.
Rouler et semer
A Chalon, le seigle a été implanté le 30 août 2017, à raison de 200 kg/ha. Il a permis d'obtenir 10 tonnes de MS avant semis. Le précédent était une camomille. Le roulage a eu lieu le 19 mai 2018 à l'aide d'un rouleau cranteur de 3 mètres de large lesté de 1,4 t. Le semis de soja (Es Mentor) a été effectué en même temps que le semis (560 000 gr/ha). Le rouleau était positionné à l'avant du tracteur et le semoir à l'arrière (semoir Sky easy drill). Les premières observations font apparaître que le seigle Forestal semble mieux adapté au roulage que Dukato. Deux types d'inter-rangs ont été testés : 33 cm et 16 cm et la levée du soja est meilleure à 33 cm sur l'essais de Chalon. Au bout de 15 jours/trois semaines, le couvert ne concurrence plus la culture. Mais il convient cependant d'être vigilant sur la fermeture des sillons.
Un couvert dense
A Villette-de-Vienne, trois types de couverts ont été testés : seigle, triticale et mélange des deux. Le précédent était un blé. Le semis du couvert végétal a eu lieu le 29 août 2017 (densité 200 kg/ha). Comme à Chalon, le roulage et le semis direct ont été simultanés, le 25 mai 2018. La densité du semis de soja Es mentor est aussi de 560 000 gr/ha et l'inter-rangs de 33 cm. Il y a eu deux autres interventions mécaniques : un roulage avant le semis et un autre trois jours après le semis. Le fait d'appuyer ainsi sur le couvert a un effet positif sur les adventices en les privant de lumière, d'où l'importance de semer un couvert assez dense.
Pour des raisons de coûts, le mélange seigle-triticale peut être plus intéressant. En revanche, la quantité de matière sèche obtenue est bien inférieure à l'essai précédent : entre 3,1 et 3,9 tonnes de biomasse par hectare selon le couvert. Et moins il y a de biomasse et plus il y a d'adventices.
Cet essai s'est déroulé dans une parcelle de 1 ha du Gaec de la Maison Colombier. Une parcelle adjacente d'un hectare semé en conventionnel sert de témoin. « L'idée est intéressante, mais le choix du couvert est à travailler, indique Sébastien Galmich, salarié du Gaec. Il ne semble pas approprié au précédent, ni à la culture suivante... » Pour autant, il attend de voir le résultat au moment de la récolte. Il reconnaît que le semis direct sous couvert réclame moins de travail du sol, notamment parce que les parcelles en sont pas binées. « Il semble également que la culture soit moins vigoureuse, mais là aussi, on verra à la fin. » Il explique cela par le fait que, sur un sol nu et travaillé, le volume de terre réchauffé au moment de l'implantation fait la différence avec le semis sous couvert « où la terre est plus froide et cela donne moins de vigueur à la levée ». Pour la scientifique, s'il y a une différence à la levée, elle est rattrapée à la floraison.
Sur les essais de Villette-de-Vienne, Laura Vincent-Caboud constate aussi qu'en couverture du sol, « le couvert mono espèce est plus intéressant que le mélange ». En revanche, le mélange présente une biomasse supérieure. Tout dépend du point de vue agronomique.
Chercher la biomasse
Sur les huit essais mis en place par l'Isara, seul celui de Chalon atteint presque les 10 tonnes de biomasse, « ce qui pose question » admet la doctorante Laura Vincent-Caboud. La réflexion porte sur d'autres stratégies à mettre en place, notamment en explorant la voie de la fertilisation des couverts.
Elle s'explique également sur le choix du couvert : les graminées comme le seigle ont une maturité plus précoce qu'un triticale par exemple. Attendre le stade de la floraison expose au risque de graine. « Il convient de maîtriser la maturité des espèces avant le roulage », déclare la chercheuse. Elle explique que l'association seigle et légumineuse expose aussi à un risque de maladie. Il vaut mieux choisir une crucifère pour un mélange. Surtout, les céréales mettent plus longtemps à se dégrader.
Par ailleurs, parmi les pistes explorées outre-Atlantique, celle du travail du sol se réfléchit dans le cadre de la rotation. Doit-il être superficiel ? A-t-il lieu avant l'implantation du couvert ? Une fertilisation est-elle bienvenue ? « Des études au Canada préconisent un labour tous les quatre ans pour gérer les vivaces et conserver la rotation », indique Laura Vincent-Caboud.
Enfin, les rendements restent au cœur des préoccupations des exploitants. Pour l'heure, ils ne dépassent pas les 22 à 23 qtx en Isère contre 25 habituellement attendus et 29 qtx dans l'Ain alors que la récolte flirte avec les 40 qtx... « Ce n'est pas catastrophique, car il existe encore des leviers ». Par ailleurs, la baisse des rendements est à mettre en perspective avec les économies réalisées grâce à la simplification du travail du sol (semis sous couvert, roulage, récolte).
Isabelle Doucet
RechercheUn intérêt grandissant de la part des agriculteurs
En deuxième année de thèse à l'Isara-Lyon, Laura Vincent-Caboud travaille sur les alternatives à l'utilisation d'herbicides dans le cadre de techniques culturales sans labour (TCS) dont le semis direct (SD) fait partie, qu'il s'agisse d'agriculture biologique ou conventionnelle.« On constate un intérêt grandissant des agriculteurs pour ces questions-là, indique la doctorante. Beaucoup demandent à faire des essais. C'est une évolution par rapport à quelques années en arrière. » Lorsqu'elle a lancé son sujet, la thésarde cherchait des volontaires. « Aujourd'hui, ce n'est plus un problème ! constate-t-elle. La démarche a été sans doute encouragée par le débat sur le glyphosate. » L'engouement et les interrogations des agriculteurs tient aussi au fait que, selon la chercheuse « c'est la région où l'on observe le plus le changement climatique. Cela influe sur les sols et la viabilité des systèmes de production. »
*émission de composés chimiques qui agissent sur le développement d'autres espèces, en particulier des adventices.