SOS territoires sans médecin
Des médecins âgés qui font valoir leurs droits à la retraite et qui ne sont pas remplacés : les exemples sont légion, partout en France. Et si les zones rurales sont particulièrement concernées, aucun territoire n'est préservé du déficit de médecins libéraux qui ne cessent de s'accentuer. Car c'est un fait, le métier - et la vie même - du médecin généraliste disponible à longueur de journées et d'années ne fait plus rêver. Les jeunes générations, qui terminent leur internat et s'installent, le reconnaissent. Elles n'exerceront pas le métier comme l'ont fait leurs prédécesseurs. Et l'assument. En témoigne Lucinda Domingues, jeune interne en stage chez Claire Ortega, médecin généraliste à Saint-Marcellin depuis 1984, « la profession s'est féminisée. Nous comptons avoir des enfants et nous en occuper ! » Et de reconnaître également « faire partie d'une génération exigeante qui veut tout : un travail intéressant, du temps libre, et un environnement propice aux loisirs ». Une évolution de société... De ce fait, le remplacement naturel des praticiens ne s'opère plus et les déserts médicaux se multiplient. Y compris en Isère.
Travailler ensemble
A Saint-Marcellin, dans le sud-Grésivaudan, les professionnels de santé et les élus n'ont pas attendus que la situation soit totalement critique pour engager, il y a sept ans, une réflexion qui a abouti à la création d'une maison de santé pluridisciplinaire (MSP). Le bâtiment, qui verra le jour en septembre prochain, accueillera cinq médecins (dont certains formeront des stagiaires en internat), sept kinésithérapeutes, quatre psychologues, un diététicien, un podologue, une infirmière, des parties communes pour leurs échanges, un studio pour un médecin remplaçant et un laboratoire d'analyses médicales. Issue d'un travail collaboratif entre les professionnels de santé et les élus du territoire, cette MSP a pour objectifs, selon Claire Ortega, cheville ouvrière du projet « de pérenniser l'offre de soin du secteur, de rendre la vie des professionnels viable, voire agréable, et de créer un environnement propice à l'installation de jeunes praticiens ». Une démarche ambitieuse qui se matérialise par la maison de santé labellisée. Elle s'inscrit dans un ensemble bien plus vaste de projet de santé pour le territoire, qui répond aux attentes de ces spécialistes et à leur envie de « travailler ensemble pour améliorer l'offre de soins à la population et proposer une prise en charge globale ».
Cadre de vie
L'investissement pour la communauté de communes de Saint-Marcellin Vercors Isère, qui porte le projet, est important. Le coût de l'opération immobilière s'élève à 2,8 millions d'euros, accompagné par 1,3 millions d'euros de subventions. Mais Vincent Lavergne, vice-président environnement à la communauté de communes, en charge du dossier depuis ses débuts, prévient : « A terme, il s'agira d'une opération blanche, car les locaux seront loués aux professionnels de façon à couvrir les frais engagés ». Un investissement financier et personnel de la profession dont se félicite Vincent Lavergne. « Nous partageons le même objectif de vouloir attirer de nouveaux praticiens, car pour l'instant, nous ne créons pas une offre de soins supplémentaire, mais un outil de regroupement que nous espérons attractif », explique-t-il, conscient que l'offre de santé s'inscrit dans une dynamique locale globale. « Il faut rendre notre territoire le plus attractif possible. D'abord, au niveau médical pour les médecins. Avec la maison de santé, nous voulons leur présenter un environnement qui leur rappelle celui de l'hôpital pour leur montrer qu'ils ne sont pas seuls dans l'exercice de leur métier. Mais il faut aussi proposer un cadre de vie qui corresponde aux attentes de ces catégories socio-professionnelles supérieures avec des écoles, du travail pour les conjoints... Ce n'est pas si évident, nous restons un territoire rural », reconnaît l'élu, lucide. « La mise en œuvre de ce projet était nécessaire. Mais est-ce que cela sera suffisant ? Nous n'en sommes pas certains », ajoute-t-il. La formule peut quand même séduire. Lucinda Domingues la juge intéressante. Elle estime que la maison de santé va proposer un cadre rassurant avec des conditions de travail satisfaisantes et donner immédiatement accès à un important réseau de praticiens. « C'est une bonne idée aussi de prendre des internes en stage, car les statistiques sont formelles : les médecins s'installent dans les cabinets où ils ont remplacé ».
Pratiquer la meilleure médecine
Se regrouper pour mieux exercer, c'est la même idée qu'ont eu Véronique Chevronel et Jean-Michel Oriol, deux médecins, installés à Septème, dans le nord-Isère, dès les années 1990. « Nous partagions la même envie de vouloir nous concentrer sur le cœur de notre métier, sans l'administratif », explique Véronique Chevronel. La construction du cabinet médical, qui regroupe aujourd'hui cinq médecins et deux secrétaires, s'est réalisée progressivement au fil des années, guidée par la philosophie de ses fondateurs de « se créer un plateau de travail de qualité pour pratiquer la meilleure médecine possible ». Les médecins partagent donc des locaux, du matériel, du temps de secrétariat mais aussi leur quotidien et leur expérience. « Nous avons mis en place deux réunions mensuelles obligatoires. L'une pour parler du cabinet et du quotidien, de façon à toujours travailler dans une bonne entente et régler les différents avant qu'ils ne deviennent des conflits. Et une autre, ouverte à tous les praticiens du secteur, que nous appelons « les revues de morbi-mortalité » pour évoquer un cas, expliquer comment il a été traité, réfléchir à des améliorations de pratique. Cela permet de ne pas se sentir seul et d'échanger. C'est important », indique Véronique Chevronel. La démarche de construction du cabinet portée par ces médecins expérimentés a trouvé un écho favorable auprès des jeunes médecins qui les ont rejoints... et auprès des remplaçants qu'il ne leur est pas difficile de trouver. La praticienne est satisfaite du parcours réalisé, mais regrette de n'avoir reçu aucun appui.
A l'heure où l'accès aux soins est de plus en plus compliqué, ces démarches peuvent faire rêver. Mais elles ne se sont pas construites toutes seules. Les médecins - plutôt en fin de carrière - qui ont participé et même porté ces initiatives le reconnaissent : il faut beaucoup d'engagement et une vraie volonté de travailler ensemble. Cela ne s'invente pas.
IB
Une pharmacienne crée un cabinet médicalGeneviève Guillaud est pharmacienne à Châbons, dans les Terres froides. Avec les trois médecins que comptait la commune, son officine fonctionnait plutôt bien. Jusqu'à ce qu'en 2011, deux praticiens cessent leur activité. Des arrêts qui menaçaient directement son commerce, car la pharmacienne était bien consciente que sans médecin sur place, son activité ne pourrait certainement pas durer très longtemps. « N'ayant pas voulu me laisser abattre, j'ai eu l'idée de construire un centre médical qui pourrait accueillir différents professionnels de santé à coté de la pharmacie, dans le terrain qui m'appartenait. J'ai réalisé ce projet en 2013 », explique Geneviève Guillaud. Cabinets attrayants et fonctionnels, loyers modérés, tels sont les arguments qui ont convaincu les praticiens à s'installer dans ce cabinet créé grâce aux deniers personnels de la pharmacienne, qui n'a bénéficié d'aucune aide. Geneviève Guillaud reconnaît avoir pris un risque, mais elle ne regrette pas. Elle a sauvé son officine et contribué à redynamisé l'offre médicale de Châbons et de ses environs.IB