Sud Grésivaudan, une terre d'accueil
A les entendre, il y aurait comme un micro-climat favorable à l'installation, dans le Sud-Grésivaudan. « Quand nous nous sommes arrivés, il y a eu un bon accueil, de la bienveillance. Ça crée un état d'esprit sympa », témoigne Laure Thomas qui, avec son compagnon, s'est installée en céréales et maraîchage bio à Chevrières. De nombreux installés partagent la même impression. Originaire des Ardennes, Corinne Nirat, a raconté son expérience lors de l'assemblée générale du comité de territoire, en janvier. Quand elle a monté son petit élevage caprin en 2014 à Saint-Vérand, elle s'est tout de suite sentie accueillie : « Des agriculteurs du secteur m'ont donné un coup de pouce. Grâce à la fête des voisins, j'ai pu rencontrer du monde. Ça m'a aidée à me faire connaître, parce que les gens ne prennent pas le temps de venir à la ferme. » Les voisins en question, ce sont les Gaillard, de la ferme de Rossat. « La particularité de Corinne, c'est qu'elle n'a pas demandé de terre pour s'installer ! », rétorque Raphaël, en plaisantant à demi.
Situation paradoxale
Et ce n'est pas faux : dans le Sud Grésivaudan, on peut tout demander, sauf du foncier. Surtout celui qui peut porter un noyer, car il vaut de l'or. « Nous avons deux types d'agriculteurs sur le territoire, explique Jean-Claude Darlet, nuciculteur à Saint-Bonnet-de-Chavagne et président de la chambre d'agriculture. Ceux qui veulent installer et transmettre, et d'autres, des "résistants" assis sur la production nucicole, qui cherchent à grossir et font ombrage à d'autres, notamment aux éleveurs. Ça crée une situation un peu paradoxale. » Martin Roche, de la ferme des Rochins, en a fait l'amère expérience. Associé à son beau-père, il s'est installé en 2014 sur 35 hectares (céréales et noix). Il aurait voulu agrandir un peu l'exploitation pour pouvoir en tirer deux salaires, mais « c'est la guerre pour les terrains », a-t-il signalé à l'AG du comité de territoire. Désabusé, le jeune agriculteur a renoncé. « Ce n'est pas la peine d'essayer de trouver. Je voulais me diversifier en arbo, mais je n'ai pas pu, par manque de temps et de terrain. Je ne cherche même plus. » Martin Roche a toutefois pu développer une production d'asperges qui marche bien, mais « ce sont deux mois où on n'a plus de vie... »
En dépit de l'épineuse question foncière, propre à de nombreux territoires, le Sud Grésivaudan fait preuve d'une étonnante vitalité en termes d'installation. « Pour le comité de territoire, c'est une priorité depuis longtemps, affirme Jean-Claude Darlet. Nous avions mis en place un système de tutorat, puis, plus récemment, l'espace-test de Chatte, qui permet aux porteurs de projet de s'essayer avant de se lancer. » Une politique qui porte aujourd'hui ses fruits. Sur 83 contacts, porteurs de projet ou intéressés par le territoire, 27 veulent s'installer dans les quatre ans à venir. Contrairement aux idées reçues, les profils vont bien au-delà de la production de noix. On en trouve, bien sûr, mais les projets concernent aussi l'élevage ovin, caprin, bovin (viande et lait), le maraîchage, les plantes aromatiques et médicinales, ou encore l'apiculture. « Il y a vingt ans, il y avait du tabac, des semences, de la cerise, de l'élevage et bien sûr de la noix. Aujourd'hui il y a toujours une diversité d'activités qui fait qu'il y en a un peu pour tout le monde », indique Olivier Gamet, agriculteur à Chatte et président du comité de territoire. Et si la noix tire l'agriculture, les céréales et l'élevage (notamment grâce au saint-marcellin) parviennent encore à occuper le terrain bien que la tendance soit à la conversion des troupeaux laitiers en allaitants.
Position stratégique
Pour Audrey Pangolin, conseillère Transmission à la chambre d'agriculture de l'Isère, cette dynamique d'installation est également due au profil des exploitations à reprendre - des structures de petite taille - et à la position stratégique du Sud Grésivaudan. « Le secteur intéresse beaucoup de monde car il est bien desservi, proche de la montagne et de l'agglomération grenobloise, décrit-elle. Pour ceux qui sont double actifs ou qui on un conjoint qui travaille en ville, la proximité de Grenoble est un atout. » C'est en effet ce qui a motivé Brice Coute à s'installer en ovin viande à Saint-Vérand, après être passé par la Boîte à essai. « J'élève des moutons bizet, une race rustique qui me permet de valoriser des terrains pauvres, et je travaille à Grenoble, raconte-t-il. J'aurais voulu m'installer en bovin, mais en structure et en temps, c'est énorme. L'ovin est plus adapté à ma situation. »
Intérêt pour le collectif
Diversifié et plutôt prospère, le territoire cultive une dynamique propre, qui contribue fortement à son attractivité. « Notre chance, c'est d'être au cœur d'un secteur hyper dynamique, indique Jocelyne Revol, présidente de l'association des Points fermiers en Dauphiné. Il y a trois marchés à Saint-Marcellin, plus des petits marchés dans les villages, des points de vente collectifs, des réseaux. Tout cela s'appuie sur un gros bassin de consommateurs avec un fort pouvoir d'achat. » Un potentiel que les agriculteurs s'attachent à exploiter et même à partager avec les nouveaux venus. Naïc Bernard, conseillère territoriale du Sud Grésivaudan, estime que la dynamique locale tient aussi « aux gens, à l'intérêt qu'ils ont pour le collectif et à la cohésion agricole, portée sans doute par les filières noix et saint-marcellin ». A ces facteurs humains, s'ajoute le soutien des collectivités locales qui ont toujours considéré l'agriculture comme une activité économique à part entière, créatrice d'emplois et de valeur ajoutée, notamment grâce aux fleurons locaux que sont la noix de Grenoble, le saint-marcellin, le bleu du Vercors et les ravioles du Royans.
Localement, le tableau est donc bien moins sombre qu'ailleurs. Ce qui n'empêtche pas certains agriculteurs de s'inquiéter pour l'avenir. Entre la densification de la culture de noyers et les relations parfois tendues avec les riverains, la profession s'interroge. Le comité de territoire et les responsables professionnels voient ainsi d'un bon œil les projets qui sortent du lot. « Aujourd'hui, il n'y a pratiquement plus d'installation en noix pure, constate Olivier Gamet. Ceux qui s'installent hors cadre familial ont souvent beaucoup réfléchi. Ils essaient d'autres choses. Les revenus ne sont pas les mêmes que dans la noix, mais ils le font par affinité. C'est une autre approche. »
Marianne Boilève