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Anniversaire

Terre Dauphinoise, compagnon de route des paysans de l'Isère

Organe de presse né dans la foulée de la création de la FDSEA en 1945, Terre Dauphinoise a été de toutes les grandes batailles du syndicat. Le journal, qui fête ses 70 ans aujourd'hui, a également accompagné la modernisation de l'agriculture iséroise.
Terre Dauphinoise, compagnon de route des paysans de l'Isère

L'aventure a commencé dans une salle de cinéma. En avril 45, alors que la paix n'est pas encore signée avec l'Allemagne nazie, les agriculteurs de l'Isère se réunissent en assemblée constitutive au Royal, à Grenoble, pour donner naissance une nouvelle organisation : la Fédération départementale des syndicats d'exploitants agricoles de l'Isère. La « Fédé » se dote tout de suite d'un « organe de presse », Terre Dauphinoise, qui paraît grâce au soutien financier des « paysans de l'Isère » et dont le titre n'est alors que « provisoire ». Mensuel dans un premier temps, le titre se veut « le journal de tous les syndicats agricoles de l'Isère ». Une précision d'importance à un moment où, la Libération ayant mis fin au régime de Vichy et à ses organisations corporatistes, tout est à reconstruire. En Isère, comme partout en France à l'époque, la FDSEA milite pour un « syndicat unifié et majeur ». Une tâche difficile, mais « n'est-ce pas un peu normal, avec la création de quelque chose de si nouveau et de si grand, et un changement de régime aussi brutal », écrit Joseph Bordel, vice-président de l'organisation dans le premier numéro de Terre Dauphinoise. Et le responsable syndical d'ajouter : « Aujourd'hui, le véritable syndicalisme est en marche. »

Vers un véritable syndicalisme

Par « véritable syndicalisme », Joseph Bordel entend une rupture avec ce qui a précédé. La France corporatiste de Pétain, bien sûr, mais aussi ce temps d'avant-guerre où l'action syndicale était conduite par « de nombreuses organisations, puissantes pour certains, confessionnelles pour d'autres, ou politiques enfin, [qui] se disputaient les faveurs de la paysannerie ». Richard Didier, agriculteur en retraite à Gillonnay et membre fondateur de la FDSEA, se souvient bien de cette période : « Avant guerre, dans certains villages, deux syndicats cohabitaient : « Il y avait le « syndicat des rouges », ceux qui luttaient contre la calotte, et le « syndicat des blancs », ceux qui allaient à la messe. »

Avec la Libération sonne l'heure du grand rassemblement. Eugène Forget, premier président de la FNSEA, appelle les exploitants de la France entière à prêter « le serment de l'unité paysanne ». Rapidement, sur le terrrain, on s'organise. « Dans presque chaque commune, il y avait un syndicat agricole qui gérait des activités diverses. Presque tous les agriculteurs y adhéraient. C'était une véritable institution », témoigne Didier Richard. Tiré alors à 47 000 exemplaires, Terre Dauphinoise permet d'entretenir un lien permanent entre tous ces syndicats. Il annonce les réunions cantonales et les prévisions de récolte, relaie les actualités du monde agricole, publie les comptes-rendus des assemblées générales. « Le journal appelait aussi les paysans à interpeler les parlementaires. Nous étions nombreux. Nous faisions beaucoup de manifestations pour les prix des produits agricoles, par exemple, se souvient Richard Didier. Terre Dauphinoise nous a toujours accompagnés. Il était du premier au dernier pas dans toutes nos grandes batailles. »

Rénovation nécessaire

Le journal reflète ce qu'est alors le territoire : un département rural, peuplé d'agriculteurs, eux-mêmes acteurs d'une campagne vivante, et non encore grignotée par l'urbanisation. Compagnons de route d'un monde en pleine mutation, le syndicat et le journal invitent les adhérents à participer à la « rénovation nécessaire » de l'agriculture française. Loin de tout conservatisme, ils incitent les paysans à s'organiser, à s'équiper, à se former et à moderniser leurs exploitations, tout en défendant l'exploitation familiale et en dénonçant – déjà – les travers de la bureaucratie. Ainsi peut-on lire dans un article d'avril 46 : « Il est un fait indéniable, c'est que, dans le même temps que décroît le nombre des producteurs agricoles, l'omnipotente bureaucratie, elle, ne suit pas le même mouvement. » Il suffit de remplacer le mot « bureaucratie » par « administration », pour se rendre compte que, 70 ans plus tard, les choses n'ont pas forcément beaucoup changé. Terre Dauphinoise tient toujours son rôle, même si, regrette Richard Didier, « il est n'est plus autant syndical qu'avant ».

Marianne Boilève

«Notre avenir, c'est d'être le journal du monde rural»

Pour Pascal Denolly, directeur de publication de Terre Dauphinoise et président de la FDSEA, le journal a toujours su se faire l'écho de son temps. Et comme le monde rural évolue, Terre Dauphinoise décrypte sa mutation.
Pascal Denolly, que vous inspirent les 70 bougies de Terre Dauphinoise ?
Ça témoigne de la ténacité de nos responsables agricoles de communiquer et d'accompagner leur action syndicale par une information la plus régulière possible. Mais pour continuer dans cette voie, il ne faut plus nous adresser aux seuls syndiqués et aux agriculteurs. Notre avenir, c'est d'être le journal du monde rural, de porter les couleurs des agriculteurs et faire partager leurs préoccupations aux habitants du milieu rural. Nous ne sommes plus dans un contexte majoritairement agricole. Le fait agricole n'irrigue plus toutes les sphères de la société rurale iséroise. Le monde a changé. Depuis les années 70, nous sommes entrés dans une ère périurbaine. Il est impératif de véhiculer dans le monde rural d'aujourd'hui les différents aspects de notre métier et de montrer que nous ne sommes pas un groupe à part.
Terre Dauphinoise serait-il en train de changer de vocation ?
Absolument pas. Pour moi, il existe une grande continuité entre le journal des années 50-60 et celui d'aujourd'hui. Dans les années 50, les campagnes n'étaient peuplées que d'agriculteurs, le plus souvent syndiqués, et Terre Dauphinoise ne s'adressait qu'à eux. Aujourd'hui, le journal doit s'ouvrir et parler aux habitants du milieu agricole et rural. Terre Dauphinoise reste le journal du syndicat, mais il n'est pas que ça. Il doit soutenir les actions que porte le syndicat, ses vues concernant le développement de l'agriculture et défendre les fondamentaux de notre profession. Mais se limiter à ça serait vouloir marcher à cloche-pied. Ce serait même renier l'idée fondatrice du journal qui est de parler aux habitants du milieu rural.
Concrètement, comment se traduit cette évolution ?
Nous sommes légitimes pour parler de tout ce qui tourne autour de l'agriculture bien sûr, mais aussi de l'alimentation, de l'entreprise, de l'environnement - au sens large du terme -, ainsi que des pratiques des autres acteurs du monde rural, qu'ils interviennent dans le domaine de la qualité de l'eau ou de la consommation du foncier. En disant cela, je m'adresse notamment aux élus, qui nous lisent beaucoup. Je voudrais leur rappeler que nous avons fait évoluer nos pratiques et qu'il serait temps qu'ils fassent évoluer les leurs en arrêtant d'installer des lotissements sur nos terres agricoles.
Comment envisagez-vous l'avenir de Terre Dauphinoise ?
Nous devons nous poser la question de la presse de demain. Comment nos lecteurs vont-ils lire la presse ? Terre Dauphinoise s'est mis en ligne l'an dernier : c'est un premier pas. Il faut que nous nous adaptions, non pas en modifiant notre contenu, mais notre forme. Car nos lecteurs ont déjà modifié leurs habitudes de lecture. Nous avons commencé à réaliser des vidéos qui animent et complètent les articles. C'est intéressant : ça permet de changer de dimension.
Propos recueillis par MB