Territoires à dynamique positive
Et si les territoires ruraux étaient la solution plutôt que le problème ? C'est en tout cas le pari de ceux sont en passe de devenir Territoire à énergie positive (Tepos). Conscients de « l'inquiétude majeure » suscitée par les effets conjugués du réchauffement climatique, de la dépendance aux énergies fossiles et de l'augmentation des gaz à effet de serre, de nombreux élus se demandent comment changer la donne à l'échelle des territoires. Certains, comme le Trièves, le Pays viennois, le Pays voironnais ou le Grésivaudan, se sont depuis longtemps engagés dans des démarches de type Agenda 21 local (1) ou Plan climat énergie territorial (2). Depuis deux ans, le dispositif Tepos leur permet d'aller plus loin encore en visant l'autonomie énergétique. Le principe : atteindre un équilibre entre consommation et production d'énergie à l'échelle locale, en réduisant au maximum les besoins énergétiques.
Diminuer la facture
Si la démarche a vu le jour au cœur de territoires ruraux, c'est que ceux-ci disposent d'un atout majeur. Principaux détenteurs des gisements en ressources renouvelables (eau, bois, vent, soleil, biomasse...), ils peuvent faire fructifier ce « capital » de façon à réduire leur facture énergétique (« à condition de se montrer exemplaire , souligne un élu) et celle de leurs administrés, mais aussi donner un coup de fouet à leur économie locale (production d'énergie, rénovation des bâtiments...). Soutenue au départ par trois régions, dont Rhône-Alpes, l'initiative a été labellisée par l'Ademe, avant de faire l'objet d'un appel à projet national lancé par le ministère de l'écologie. L'an denrier, consécration suprême, le concept de Tepos a été gravé dans le marbre de la loi relative à la transition énergétique pour la croissance verte. Le dispositif étant assorti d'un coup de pouce financier (500 000 euros pour les Territoires à énergie positive pour la croissance verte, « TepCV »), des centaines de collectivités ont répondu à l'appel à projet : 528 ont été retenus (38 en Rhône-Alpes), dont 212 bénéficieront d'une aide entre 0,5 et 2 millions d'euros pour la mise en œuvre de projets concrets.
Logique transversale
En Isère, une petite dizaine de territoires se sont lancés dans l'aventure. Tous les profils sont représentés, des plus ruraux et excentrés, comme le Trièves ou le Sud Grésivaudan, aux plus urbanisés, du type Capi ou Grenoble Alpes Métropole. Si tous ont en commun d'œuvrer en faveur de la transition énergétique, les stratégies diffèrent sensiblement d'un territoire à l'autre. Le Pays voironnais, qui prévoit de diviser par deux sa consommation énergétique et de multiplier par six sa production d'énergie renouvelable d'ici 2050, a choisi de travailler main dans la main avec le parc de Chartreuse pour déployer des initiatives locales « dans une logique transversale et innovante ». Développement de l'auto-partage et du covoiturage, rénovation de l'habitat, écologie industrielle à Centr'Alp, utilisation du bois local dans la construction et la production d'énergie (plateforme de bois déchiqueté de Saint-Thibaud de Couz), étude du potentiel de méthanisation : les actions concernent plusieurs secteurs. Dans le Trièves en revanche, territoire énergivore en raison d'un habitat individuel ancien et d'un faible recours au transport en commun (un Trièvois consomme 40% d'énergie en plus qu'un Rhônalpin « moyen »), l'effort a d'abord été concentré sur « l'efficacité énergétique du bâti et des activités économiques », autrement dit sur les économies d'énergie. Grâce à une subvention de 500 000 euros, la communauté de communes a pu se lancer dans une ambitieuse politique de rénovation des bâtiments, privés et publics. En septembre dernier, elle a notamment mis en place une plateforme de rénovation énergétique qui a déjà reçu 80 dossiers et lancé 20 projets de rénovation. Objectif : rénover 100 logements par an pour économiser à terme 500 tonnes équivalent pétrole. Les autres axes stratégiques du Tepos (mobilité et production d'énergie, hors grand hydraulique) sont pour le moment moins avancés, même s'il existe des actions concrètes, comme le soutien au développement du bois énergie, à la filière biogaz ou au dispositif des centrales villageoises.
Laboratoire d'innovation
A l'autre bout du département, la Capi et les Vallons de la Tour, associés au sein du projet de territoire « Nord Isère durable », ont reçu la même subvention de 500 000 euros. Pour les élus, cette aide doit avoir « un véritable effet d'accélérateur des projets les plus matures ». Un optimisme qui s'explique par le fait que Nord Isère durable est engagé de longue date dans un processus visant à faire du territoire un « laboratoire d'innovations et d'expérimentations en matière de construction durable et d'énergie ». « Nous avions déjà une volonté commune d'avancer dans le cadre du plan Climat, explique Jean-Bernard Griotier, vice-président de la Capi en charge du développement durable et de la transition énergétique. De fait, franchir le pallier Tepos s'est fait assez naturellement : cela nous permet de garder un temps d'avance sur la gestion de l'énergie. » A côté des initiatives en faveur de la production d'énergie (recensement du potentiel en énergie renouvelable) et des incitations à la « mobilité durable », le territoire mène une politique volontariste en faveur de la construction durable et de la rénovation énergétique des bâtiments, qu'ils soient publics (crèches, centres administratifs...) ou privés (plateforme de rénovation énergétique des logements). Il dispose pour cela de nombreux atouts, tant en matière de savoir-faire traditionnel, que de ressources locales (présence de leaders mondiaux de la construction, pôle Innovation constructive, Grands Ateliers, plateforme Astus-Construction...).
Ce qui frappe, dans toutes ces démarches territoriales, c'est la place réservée à la mobilisation citoyenne. Les élus ont parfaitement conscience que ces politiques n'aboutiront que si leur projet de territoire est « socialement accepté » et acceptable. D'où un gros effort de pédagogie, qui se traduit par des campagnes et des journées de sensibilisation, des appels à participation et des « Défis » en tout genre censés faire évoluer les comportements (Famille à énergie positive et Famille à alimentation positive, Classe Défi énergie...). Un travail qui commence à porter ses fruits, comme en témoignent le développement des centrales villageoises photovoltaïques ou celui des « mobilités alternatives » (auto-partage, covoiturage dynamique, vélo électrique...) qui ne sont désormais plus l'apanage des seuls urbains.
Marianne Boilève
(1) Suite à la conférence de Rio, en 1992, les Etats se sont engagés à mettre en œuvre des Agenda 21, programmes d'actions locaux orientés vers le développement durable (lutte contre le changement climatique, préservation de la biodiversité, protection des milieux et des ressources, cohésion sociale et solidarité entre territoires et entre générations...).
(2) Depuis le plan climat national de 2004, les collectivités sont incitées à élaborer des plans climat territoriaux déclinant une véritable politique climatique et énergétique locale.
A l'origine des Tepos
L'histoire a commencé en Autriche. En 2010, le Waldviertler Kernland (environ 13 500 habitants) s'est lancé dans un programme en faveur de la production d'énergie renouvelable : il s'agissait d'investir dans l'efficacité énergétique et la production d'énergies renouvelables pour diminuer la facture d'énergies fossiles. Cinq ans plus tard, le territoire économise l'équivalent de 8 millions d'euros d'énergies fossiles (sur une facture totale de 31 millions), somme qu'il réinjecte dans l'économie locale (1). En France, trois collectivités rurales, la communauté de communes du Mené (Côte-d’Armor), le Pays thouarsais (Deux-Sèvres) et la Biovallée (Drôme) se sont inspirées de cette expérimentation pour faire émerger les premiers « territoires à énergie positive ». Relayée au niveau régional, l'initiative a depuis connu un succès national : on recence 212 territoires labellisés Tepos en France aujourd'hui.(1) Source : Réseau des Tepos en Europe.
Le Pays viennois dans la logique Tepos
Retenue parmi les territoires éligibles au dispositif TEPCV (Territoire à énergie positive pour la croissance verte), Viennagglo mène plusieurs projets de front pour réduire sa facture énergétique tout en augmentant sa production en ENR.Engagée depuis plusieurs années dans une démarche air-climat-énergie, ViennAgglo connaît bien les ressources et les besoins de son territoire. Un récent diagnostic établit que le Pays viennois consomme près de 2 000 GWh chaque année, dont deux tiers sont d'origine fossile. La facture énergétique du territoire s'élève à 186 millions d'euros, dont 75 sont supportés par les ménages (3 200 euros en moyenne par an). D'où l'intérêt d'inciter les acteurs du territoire à consommer moins et produire plus.Zone autonomeRetenue parmi les territoires éligibles au dispositif TEPCV (Territoire à énergie positive pour la croissance verte), la communauté de communes a pas mal de projets dans sa besace. Certes, en matière de production d'énergie renouvelable, le bilan n'est pas encore bien fameux (315 GWh produits, dont 69% d'électricité essentiellement issue du barrage de Vaugris et 31% de chaleur). Mais de nombreux chantiers sont en cours. Objectif : produire 560 GWh à l'horizon 2030, en favorisant le développement du photovoltaïque, des réseaux de chaleur et de la méthanisation (station d'épuration du Systepur et méthanisation à la ferme). A Estrablin, la totalité des bâtiments de la zone d'activités du Rocher va être équipée de panneaux photovoltaïques, ce qui doit permettre de rendre la zone autonome. Il est également question d'équiper 5 à 10% du patrimoine du bailleur social Advivo en énergie renouvelable et de rénover les bâtiments les plus énergivores (800 logements et 30 000 m2 de constructions tertiaires par an).Pour l'heure, la subvention liée au dispositif TEPCV va donner un sérieux coup de pouce aux projets. La rénovation énergétique des bâtiments de l'agglo est d'ores et déjà programmée. La communauté de communes vient également de voter la rénovation de l'éclairage public (changement des installations pour des lampes à LED, moins gourmandes en énergie). Autre chantier phare : la construction d'un éco-quartier à Saint-Sorlin-sur-Vienne, dont le réseau de chaleur, alimenté par une chaufferie bois, doit desservir logements sociaux et bâtiments communaux. « Nous avons des hectares de bois communaux, explique Isidore Polo, maire de Saint-Sorlin et vice-président de l'agglo en charge du développement durable. Plutôt que de vendre le bois un prix ridiculement bas, nous allons le broyer et alimenter la chaufferie, ce qui devrait faire baisser la facture énergétique de la commune de 30%. » Un calcul simple comme une logique Tepos.MB
Tepos en solo ou en duo ?
Selon les territoires, la démarche Tepos n'est pas partout la même. Si le Trièves, cohérence territoriale oblige, a fait cavalier seul, le Pays voironnais s'est associé au parc de Chartreuse en raison d'enjeux communs (déplacement, bassin d'emploi, potentiel de production d'énergie renouvelable...), mais aussi parce qu'un parc naturel ne pouvait s'engager en son nom propre (on retrouve la même probélmatique avec le Vercors). En revanche, la Capi et des Vallons de la Tour, qui s’étaient découvert des affinités en matière de construction durable, ont décidé de répondre ensemble à l’appel à projet : « Le climat ne s’arrête pas aux frontières administratives », rappelle un élu.Si ces coopérations territoriales obligent les partenaires à s'entendre et à déterminer une stratégie commune, elles permettent aussi de gagner en efficacité, de mobiliser les ressources plus importantes et de mutualiser des moyens. Voire, dans certains cas, de faire jouer les solidarités entre zones rurales et urbaines. Car les territoires ruraux, potentiellement producteurs d'énergie renouvelables (photovoltaïque, hydraulique, biogaz, bois énergie...), peuvent répondre à la demande des zones urbaines et péri-urbaines... si celles-ci s'engagent à être plus économes. Ce qui est le sens même de la démarche Tepos. On peut tenir le même raisonnement sur de nombreux secteurs (économie, mobilité...), à commencer par l'approvisionnement local. MB