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Organisation du travail

Travailler à plusieurs : un choix, des possibilités

Des exemples dont on s'inspire : des exploitants du Cheylas et d'Herbeys ont été invités par la chambre d'agriculture à partager leur expérience - réussie - de travail en groupe.
Travailler à plusieurs : un choix, des possibilités

Travailler à plusieurs, Patricia Brunet-Manquat et Adrien Cochet en ont fait le choix déjà depuis quelques années. « C'est une super aventure humaine », explique l'agricultrice, installée en Gaec à trois associés au Cheylas et impliquée dans deux magasins de producteurs. « L'association permet de dégager du temps pour soi et de partager des choses au sein de la ferme, de ne pas être seul à les porter », ajoute Adrien Cochet de l'EARL des Jardins épicés à Herbeys, qui compte désormais trois associés et un conjoint collaborateur.

Une organisation

En 2010, Cyril et Patricia Brunet-Manquat réunissent deux exploitations familiales pour créer le Gaec du Verger des iles et s'associent avec Anthony Girault, un jeune agriculteur que les exploitants avaient d'abord connu comme stagiaire. « C'est une alchimie, poursuit Patricia Brunet-Manquat. On lui a d'abord proposé des petits contrats puis la reprise de l'exploitation a permis son installation, notamment en développant l'arboriculture ». Le Gaec compte désormais 70 ha de céréales et 10 ha d'arbres fruitiers.

Travailler à plusieurs, c'est d'abord une organisation. « Nous déjeunons ensemble et nous discutons de comment va se dérouler la journée. Nous nous répartissons les rôles ; en principe, les hommes s'occupent de la production et moi de la partie administrative, de la vente et des permanences aux magasins de producteurs, reprend Patricia Brunet-Manquat. Certaines activités, comme la taille sont faites en commun. Mais un de nous peut s'absenter de l'exploitation sans que la production soit pénalisée ».

Partager les responsabilités

Idem aux Jardins épicés, où les repas sont pris en commun – sauf le mardi – chacun assurant la préparation à tour de rôle. « Nous avons également une réunion hebdomadaire le lundi après-midi où nous discutons des généralités de la ferme et établissons le planning en ligne de la semaine », explique Adrien Cochet. Il s'est installé en 2009 en EARL avec sa tante qui possédait déjà une exploitation agricole ainsi qu'une auberge. « Je voulais partager les responsabilités alors j'ai pris une salariée à mi-temps, Maia Simon. Le courant est si bien passé qu'elle a fait un stage de reprise et s'est installée en 2011. Nous sommes aujourd'hui trois associés autour d'activités de maraîchage, de fruits rouges, de plantes aromatiques, de plants et d'élevage de volaille. Aurélien, le compagnon de Maia nous a ensuite rejoints avec un statut de conjoint collaborateur pour développer l'activité d'arboriculture », poursuit l'exploitant. La ferme compte 4 ha de maraîchage extensif et 3 000 m2 de serres. Chacun travaille quatre à cinq jours par semaine et tout le monde prend ses dimanches, excepté les astreintes d'arrosage en saison. Pour la MSA, l'exploitation représente deux surfaces minimum agricoles (SMI).

Pour Adrien Cochet, le travail à plusieurs est un choix de vie. « Mais c'est un rythme qui ne s'acquiert pas dès la première année. J'avais pour projet de départ de faire quelque chose de pratique, avec de la mécanisation et des bâtiments adaptés. Pour cela il faut de l'argent, donc produire et atteindre une certaine rentabilité. En s'associant, nous avons pu avancer rapidement. Au bout de cinq ans, l'exploitation fonctionne de mieux en mieux et nous gagnons en temps de travail ». La réussite du modèle à plusieurs se construit tous les jours. « Nous avons aussi des points de désaccord, mais nous restons dans l'échange. Il faut faire des concessions, sur les méthodes ou le rythme de travail. En contrepartie nous pouvons prendre du temps, nous décharger des contraintes, être dans l'enrichissement mutuel et l'ouverture sur l'extérieur », souligne Adrien Cochet.

« Comme une évidence »

L'expérience collective se poursuit au-delà des fermes. « Ce qui a sauvé notre exploitation, c'est la vente directe, reconnaît Patricia Brunet-Manquat. Nous avons eu une période difficile en 2007 et le magasin de producteurs est arrivé à ce moment-là. Au départ, je ne voulais pas travailler en commun, avec des personnes que je ne connaissais pas. Un ami m'a invitée à participer à une réunion. Nous avons bénéficié d'une formation avec la chambre d'agriculture, « De l'idée au projet ». C'est devenu comme une évidence ». Le magasin de producteurs A la ferme de La Buissière réunit 11 associés et 40 producteurs. Il s'agit d'une SARL avec des cogérants. « Nous nous réunissons une fois par mois. Toutes les décisions sont prises en commun, à la majorité. Il faut se connaître, avoir appris à travailler ensemble. Tout le monde n'est pas toujours d'accord, on fait des tours de table ». L'expérience humaine et commerciale est telle que le Gaec du Verger des îles s'est aussi associé au magasin de producteurs Le comptoir de nos fermes de Biviers, une SAS portée à l'origine par le Parc de Chartreuse.
L'aventure humaine, c'est aussi les mots qu'emploie Adrien Cochet pour décrire le projet qui réunit huit agriculteurs associés autour du magasin de producteurs d'Herbeys, hébergé dans un local communal, depuis décembre 2013. « Le projet a mûri pendant trois ans où nous avons fait le tour des fermes, partagé des repas. Cela crée des affinités ». Toujours pragmatique, il rappelle sa motivation : vendre le maximum en passant le moins de temps et dans des conditions plus confortables que sur les marchés. Chaque agriculteur consacre environ une demi-journée par semaine au magasin de producteurs. « La seule contrainte est de penser collectif », estime Patricia Brunet-Manquat.

Isabelle Doucet

Quelques clés pour s'entendre

Lise Escallier, conseillère à la chambre d'agriculture, accompagne les groupes dans leurs problématiques de relations humaines. A l'écoute des exploitants, cette experte en organisation des groupes et en communication bienveillante, dégage quelques critères favorisant l'entente dans les groupes. Parmi les fondements*, se pose la question de la composition du groupe (qui en fait partie ou pas ?) et celle du leader (responsable, effectif, psychologique). « Il est important dans un groupe d'en parler, de le nommer. Le leader n'est pas celui qui impose les choses. Il peut être à l'écoute, faire la synthèse, percevoir les opportunités ou insuffler une énergie. Il apporte cohésion et efficacité », précise Lise Escallier. Elle insiste aussi sur l'objet du groupe, c'est-à-dire ce que les membres d'un Gaec, d'une Cuma ou encore d'un magasin de producteurs, veulent faire ensemble. Les valeurs du groupe portées par tous s'ajustent à cet objectif pour construire le projet commun. Le nom du groupe n'est pas un détail, il scelle le sentiment d'appartenance et permet à chacun de s'y identifier.
Un groupe, ce sont aussi des règles. Le travail, la qualité, la quantité, l'argent, le pouvoir de décision, l'autonomie, les tableaux de bord sont autant d'éléments à clarifier et discuter ensemble. « Si une personne quitte le groupe ou une autre arrive, il convient de tout remetttre à plat », insiste l'accompagnatrice. Enfin, elle constate qu'une posture personnelle bienveillante envers soi et les autres est une des clés de l'entente. Les groupes qui fonctionnent se situent dans le registre de l'empathie et de la coopération, à l'inverse de la compétition. Enfin, l'échange et la circulation de l'information, la prise de décisions en commun, les réunions formelles ou informelles, sont les chemins vers l'entente. « La communication non-violente facilite le fait d'oser dire les choses et de sortir du non-dit », précise Lise Escallier. Un groupe qui explose est souvent victime d'un déficit de communication, à plus forte raison dans les Gaec familiaux « où le sac est plus lourd »,  lesté d'histoires familiales, de relations professionnelles et privées, parents-enfants. Alors la professionnelle peut intervenir « pour faciliter un échange et que le groupe trouve ses propres solutions ».
* Lise Escallier se base sur la théorie organisationnelle de Berne et la méthode Espere et communication non violente.