Accès au contenu
Aménagement du territoire

Trièvoscope : retour vers le futur

Admirablement préservés, les paysages du Trièves n'en sont pas moins menacés. D'où un ambitieux travail de réflexion mené par la communauté de communes en lien étroit avec les habitants et les acteurs du territoire.
Trièvoscope : retour vers le futur

Tout est parti d'un lot de cartes postales. L'an dernier, la communauté de communes du Trièves a fait l'acquisition d'une mine d'or, un fonds de 2 000 cartes postales anciennes représentant les 28 communes du territoire photographiées durant les premières décennies du XXe siècle. On y voit des villages peuplés d'enfants, des paysannes en robes longues, des charrettes hippomobiles, quelques rares véhicules automobiles... Au premier regard, mis à part les costumes et les moyens de transport, rien n'a changé. On reconnaît la physionomie des bourgs et des hameaux, la silhouette des maisons et des clochers, la courbe des chemins : le Trièves est un modèle de préservation paysagère. Cependant, à y regarder de plus près, on remarque es changements importants. Les routes et les rues se sont élargies, l'asphalte noir a remplacé la terre, des monuments aux morts ont surgi sur les places des villages, la forêt a gagné, les terres agricoles se sont  enfrichées...

Plan de paysage

Ces évolutions ont conduit les élus du territoire à se poser de sérieuses questions. « On a stoppé l'exode rural, mais c'est encore très fragile », constate Jean-Paul Mauberret, vice-président de la communauté de communes en charge de la culture et du patrimoine. Le Trièves, qui prend un soin jaloux de ses paysages depuis plus de quarante ans (1), aurait donc du mal à maîtriser l'évolution de son patrimoine paysager ? Pour en avoir le cœur net et surtout mobiliser l'ensemble de la population autour de cette question cruciale pour l'avenir du territoire, la communauté de communes s'est lancée dans une ambitieuse opération associant analyse et démarche participative. Objectif : construire un « plan de paysage » (2) qui permette aux habitants de se projeter dans l'avenir et de dessiner les contours d'un paysage à venir.

Pour se faire, ses services ont imaginé « Trièvoscope - dynamique du paysage en deux temps », une exposition qui présente une sélection de cartes anciennes mises en regard avec leur « jumelles » contemporaines. Ces dernières ont été prises au même endroit par le photographe Gérard Besson 80 à 100 ans plus tard (quand la chose était possible...). Un exercice minutieux, palpitant, mais souvent compliqué. « Ce travail nous a permis de comprendre comment les hommes ont façonné le paysage et comment il se ferme aujourd'hui, analyse Jean-Paul Mauberret. Il s'agit de réfléchir à la façon dont on peut entrouvrir des fenêtres dans ce paysage. De nombreuses perspectives ont disparu. Dans le domaine agricole par exemple, nous avons le souci de réouvrir un certain nombre d'espaces enforestés ou enfrichés. A nous de trouver le moyen de soutenir les agriculteurs dans leur rôle de « jardiniers » du paysage ».

"Trop de béton"

Habitants et « acteurs » du paysage (agriculteurs, artisans, architectes, opérateurs touristiques...) sont mis à contribution au travers de questionnaires (mis à disposition à la sortie du « Triévoscope »), d'animations grand public (ateliers périscolaires, ateliers d'écriture pour adultes...) et d'« ateliers paysage » ciblés (3). Rares sont ceux qui restent indifférents à la démarche. Parfois les réactions surprennent. « Trop de béton ! », juge cette habitante de Monestier-de-Clermont, dont l'avis pourrait faire sourire, car le Trièves est plus connu pour sa douceur bocagère que pour ses barres de HLM... Un autre, la soixantaine bien sonnée, s'inquiète : « Si rien n'est fait, le Trièves sera une vaste banlieue quelconque. » Bigre ! En lançant son « plan de paysage », la communauté de communes a ouvert un débat que les habitants voulant s'en donner la peine sont en train de s'approprier sans détour.

Partant de là, comment faire évoluer les choses ? Comment dessiner l'avenir du paysage sans pour autant le figer ? Comment faire en sorte qu'il reste ce qu'il est - vivant - sans le muséifier tout en résistant aux coups de boutoir de la modernité ? On pense bien évidemment au prolongement de l'autoroute, à la perte de cohérence de certains villages, à la pression urbaine, aux lotissements, à ces maisons préfabriquées sans âme, à ces « extensions anarchiques » qui poussent comme des champignons. L'urbanisation n'est pas seule pointée du doigt. « Les arbres cachent la montagne », regrette un habitant. Un autre remarque que le bocage se transforme, qu'il y a « moins de diversité parcellaire ». Quand ils comparent les photos « d'avant » aux mêmes prises aujourd'hui par Gérard Besson, les enfants, eux, remarquent l'omniprésence du « goudron sur la route ». Ils rêvent d'herbe, d'arbres, de « coq qui chante » et de ciel bleu. « Quand je sors de chez moi, il y a des voitures qui peuvent m'écraser, témoigne l'un d'entre eux. Je ne veux plus de grande route, j'aimerai de l'herbe, des fleurs et un banc avec un grand arbre. »

Ces réflexions, pour diverses qu'elles soient, montrent la pertinence de la démarche, et surtout de la méthode utilisée. « Avec le plan de paysage, on n'est plus dans le "pourquoi préserver ce patrimoine ?" : la prise de conscience est faite, observe Bertrand Rétif, paysagiste engagé dans le diagnostic "plan de paysage". Il s'agit maintenant d'être dans le "comment faire valoir ?" Comment repartir à la reconquête d'espaces et de points de vue ? » Les débats sont encore loin d'être clos, mais cette démarche, très pragmatique, a déjà permis d'esquisser plusieurs pistes. Et de rappeler une évidence partagée par tous : il n'y aura pas d'avenir dans le Trièves sans agriculture.

Marianne Boilève

(1) Les premiers plans locaux d'installation remontent aux années 70. En 1976, un cahier de recommandations architecturales et paysagères voit le jour, suivi d'un premier contrat de pays signé avec la région en 1982.

(2) Les « plans de paysage » sont une initiative lancée par le ministère de l'écologie et du développement durable qui incite les collectivités à élaborer et partager des projets de territoire permettant d'appréhender et de maîtriser l'évolution des paysages et du cadre de vie.

(3) Quatre ateliers ont été organisés : quelle « vitrine » pour le Trièves ? Comment reconquérir les paysages ? Comment décliner la qualité architecturale et paysagère au quotidien ? Quels dénominateurs communs pour les opérations de planification à venir ?

 

Un photographe mène l'enquête : rerour sur le travail de Gérard Besson sur terredauphinoise.fr

 

L'agriculture, sésame pour "réouvrir" le paysage

Des paysages qui se ferment, des parcelles en pente et des zones agricoles qui s'embroussaillent, des piémonts devenus impénétrables... Dans le Trièves, la déprise agricole et l'enfrichement sont une réalité dont chacun a conscience. « Le problème, c'est que les agriculteurs rencontrent de grandes difficultés à entretenir ces espaces, et notamment les kilomètres de haie dont ils ont la charge, explique le paysagiste Bertrand Rétif. Ils sont souvent dépassés par l'ampleur de la tâche. L'enfrichement est notamment dû à la diminution de l'élevage, notamment au pied des versants. Or il y a un véritable enjeu à conserver un paysage agro-pastoral. » Un enjeu souligné par les agriculteurs eux-mêmes qui voient, dans cette démarche participative, l'occasion « d'insister sur le nécessaire maintien de l'élevage en général pour éviter la banalisation du territoire ». Car, explique une bonne connaisseuse du dossier, « là où les terres sont bonnes, les agriculteurs cultivent des céréales et ne prennent que quelques bêtes en pension pour bénéficier des primes. A terme, le Trièves risque de basculer de la polyculture-élevage vers la polyculture tout court en raison des contraintes sur l'élevage, tant en termes d'environnement, que de foncier ou de temps de travail ». Un propos que confirme Cédric Miège, éleveur ovin à La Motte (commune de Sinard) : « On pourra essayer d'ouvrir autant de paysage qu'on veut avec des tracteurs et des broyeurs : on n'y arrivera pas. Si vous n'avez pas de bétail, c'est peine perdue. Le problème, c'est que les jeunes qui s'installent font des céréales, soit à cause des compagnes, soit à cause des contraintes. Que les élus en prennent conscience, c'est bien. Car les agriculteurs ont besoin d'être aidés pour débroussailler. » Reste à savoir par quelles actions concrètes la collectivité peut soutenir ce travail, ou tout au moins la présence des agriculteurs. Certains évoquent des aides ou des investissements dans du matériel exploitable en commun. D'autres imaginent une « reconquête agropastorale d'espace en friche en vue d'une mise en culture ou en pâture pérenne ». On songe notamment au travail mené par Vignes et vignerons du Trièves (plantation de vignes ou de vergers conservatoires autour des villages), à la valorisation d'une filière porteuse qui installerait un « produit phare » (l'agneau du Trièves ? les céréales ?), voire à l'agro-foresterie. Encore faut-il avoir conscience de l'impact que ces stratégies auront sur le paysage lui-même.
MB