Un avenir tendance fromage
Dans un monde où tout bouge, où la dérégulation fait office de politique laitière, l'immobilisme revient à se condamner à mort. C'est ce qu'ont fort bien compris les éleveurs qui ont participé à l'atelier de réflexion sur l'avenir de la filière en Chartreuse le 9 février dernier à Saint-Laurent-du-Pont. Coordonnée par l'Association des agriculteurs de Chartreuse (AAC), la rencontre a réuni une quinzaine d'acteurs, éleveurs, élus et chercheurs (1). Elle fait suite au travail engagé en 2015 dans le cadre du programme Sagacité.
« Dans une dizaine d'années, nous serons au pied du mur, pronostique Frédéric Decostes-Genon, producteur de lait et président de la coopérative de Miribel. La question est de savoir comment on va le passer, ce mur. ». Syndicaliste convaincu et partisan de l'action collective, Michel Boursier est venu pour « voir si on peut changer le cours des choses ». Sa voisine de table, Yolande Claret, éleveuse à Entremont-le-Vieux, s'est longtemps battu pour faire renconnaître la différence entre exploitations de montagne et exploitations de plaine (celle de Saint-Laurent-du-Pont, NDLR). « Mais aujourd'hui, il est nécessaire de parvenir à une entente et de jouer la carte du massif pour s'en sortir », reconnaît-elle en suggérant la piste d'une AOP fédératrice.
Inventer une belle histoire
Stéphanie Barbian, compagne d'un éleveur de Miribel, doute que l'AOP soit la bonne solution. « Par rapport au Vercors, nous avons vingt ans de retard, constate-t-elle. Eux ont su se mobiliser, pas nous. En revanche il faut peut-être réfléchir à un produit qui rassemble tous les éleveurs. » On évoque un produit phare, associé à un savoir-faire et à l'identité Chartreuse. Agnès Bergeret, anthropologue, demande s'il ne serait pas intéressant de fouiller dans les archives des Chartreux. Certains se verraient bien retrouver une vieille recette de fromage et la remettre au goût du jour, même si, comme le souligne Alain Cartanaz, d'Entremont-le-Vieux, « il n'y a pas de tradition fromagère en Chartreuse. » Qu'à cela ne tienne, il suffit d'« inventer une belle histoire, comme ont su le faire les gens du Beaufortain » ou les gardians de Camargue.
Le collectif : le mot est lâché. Tout le monde autour de la table y aspire, mais chacun a conscience que ce n'est pas toujours simple : les histoires mouvementées des coopératives de Miribel et des Entremonts le prouvent. A cela s'ajoute l'écueil de la démobilisation générale. « Dans les années 70, il y avait 60 à 70 personnes aux AG de la coopérative de Miribel ; aujourd'hui on se retrouve à douze », déplore Frédéric Decostes-Genon. « Pendant ce temps-là, les industriels se structurent parce qu'ils en veulent de plus en plus, fait remarquer Alain Cartanaz. Nous, il faudrait qu'on se structure, parce qu'on en a de moins en moins... »
Avenir commun
En Chartreuse, les paysages parlent d'eux-même : la forêt et la broussaille gagnent, tant la relève peine à être assurée. Pour Nicolas Chenal, éleveur à Corbel et administrateur de la coopérative savoyarde, il faut « se poser la question du volume de production pour les années à venir, car de nombreux éleveurs n'ont pas de perspective de reprise. On peut sûrement faire des choses ensemble pour répondre à cette problématique... » Il faudrait pour cela que les « gens du bas » acceptent de se convertir au système foin. Pour certains, c'est inconcevable. Comme il était inconcevable, en 2015, de voir les gens du haut imaginer un avenir commun avec les gens du bas...
Marianne Boilève
(1) La journée a été co-organisée par le parc de Chartreuse, la Chambre d'agriculture de l'Isère, l'AAC et l'Irstea.