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Stratégie

Un fournil au bon moment

Bernard Jay est producteur de céréales et de petits fruits à Saint-Ismier. Il a été le lauréat de Cerfrance lors du dernier Prix de l'Excellence agricole et rurale organisé par Terre Dauphinoise. Sa stratégie d'exploitation est celle de la mutation.
Un fournil au bon moment

« C'est une petite exploitation, de 65 hectares, qui a connu beaucoup d'expropriations industrielles. Il a fallu trouver des solutions pour vivre », explique Bernard Jay, agriculteur à Saint-Ismier dans le Grésivaudan. Si la santé financière de son exploitation a été distinguée par le réseau de conseil Cerfrance lors de la dernière édition du prix de l'Excellence agricole et rurale organisé par Terre Dauphinoise en septembre 2019, c'est parce que Bernard Jay a su tirer avantage des contraintes de son environnement.

« Lorsque je me suis installé, j'avais trois hectares de vignes que je récoltais pour la cave coopérative de Saint-Ismier. Je suis le dernier bouilleur de cru de la cave, j'ai mené l'alambic jusqu'à ce qu'il casse. C'était avant la fermeture de la cave », confie-t-il. « C'est ce qui explique que je tienne tant à la coopérative ». Quant l'endroit a été transformé en magasin de producteurs, il a gardé son nom, la Coop, dont Bernard Jay est un des associés. Naturellement.

Faire du pain

Producteur de céréales, son exploitation va de Saint-Nazaire-les-Eymes à Montbonnot-Saint-Martin en passant par Saint-Ismier et a bénéficié d'échanges et de regroupements de parcelles, entre deux grignotages.

 « Après la vigne, j'ai fait des semences avec La Dauphinoise : maïs, tournesol, soja, poursuit l'exploitant. Mais cela a périclité. J'ai aussi, depuis 40 ans, une entreprise de paysage ». La ferme familiale, dans le bas du village, est la vitrine de ce savoir-faire.

« J'ai toujours beaucoup de projets. Je change tous les dix ans », reprend Bernard Jay. Alors l'agriculteur a fini par réaliser son rêve. « Je voulais faire du pain depuis longtemps. Cela m'a toujours plu. J'ai saisi l'opportunité lorsque nous avons monté le magasin de producteurs de la Coop. Mais cela a été un long parcours jusqu'à son ouverture, en 2012. »

L'histoire du fournil et celle du magasin de producteurs sont étroitement liées. La cave coopérative de Saint-Ismier ferme ses portes en 2008. C'est la chambre d'agriculture de l'Isère qui, en 2010, lance le projet de réunir des agriculteurs du secteur pour créer un point de vente collectif. « A l'époque, j'étais adjoint au maire de Saint-Ismier et je me suis mis sur le dossier », rapporte Bernard Jay. Un groupe se constitue. « Nous ne nous connaissions pas ». Les travaux sont longs et couteux. « La Coop a un statut particulier, raconte Bernad Jay. Les murs appartiennent à Coop de France. Les producteurs sont gestionnaires et décisionnaires. » Le local est trop grand pour n'accueillir qu'un seul magasin. Une partie sera occupée par le restaurant La Cave-Le Tonneau de Diogène et un autre, de 80 m2 accueillera le nouveau founil.

Transmission d'exploitation

« J'ai recruté le fils d'un ami en tant que boulanger, qui m'a conseillé pour l'achat du matériel. Puis mon fils s'est lancé, a passé son CAP de boulanger et désormais, c'est lui qui gère la production. Il n'était pas parti pour être agriculteur, mais il y est venu par le biais de la boulangerie. Désormais, je songe à recruter une autre personne pour prendre ma préretraite », annonce le boulanger-paysan qui emploie déjà quatre salariés. C'est aussi un soulagement, pour l'exploitant, de pouvoir transmettre cette exploitation à son fils, avec lequel il est en EARL, dont ce n'était pas le projet initial. « Il faut laisser les jeunes décider d'eux-mêmes. »

Il a investi 200 000 euros dans le fournil qui sont depuis amortis. Le blé vient des 15 hectares qu'il cultive « et quelques graines que j'achète pour faire les mélanges ». Le paysan-boulanger plante en général trois variétés et fait des essais chaque année. « J'ai passé beaucoup de temps à sélectionner des variétés résistantes aux maladies et à forte teneur en protéines. » Désormais, le fournil assure 80% du chiffre d'affaires de l'exploitation. « C'était un challenge. Je n'étais pas sûr que ça marcherait. Le plus dur, ce n'est pas l'argent, c'est le mental. Et si ça marche aujourd'hui, c'est parce que nous sommes associés à plusieurs magasins de producteurs », témoigne Bernard Jay.

Vie locale

Car c'est le fournil qui est à l'origine de l'association de l'EARL à d'autres magasins de producteurs. « Il y a eu La Coop, puis La Combe gourmande à Uriage en 2013 et ensuite, La Ferme des saveurs à Voreppe. Je suis aussi dépôt-vendeur à Un Bout de campagne à Claix et au Bouquet Paysan à Apprieu ». Le père et le fils se partagent les permanences. « La ferme, le fournil, les magasins de producteur, c'est la base », explique Bernard Jay. Il produit aussi des cultures de rente, des petits fruits et des asperges. Ses confitures sont renommées. Le producteur souffle son secret : « Les fraises sont ramassées, équeutées et livrées le jour-même pour être transformées, par tranche de 200 kg. »

L'exploitant s'est inscrit dans une stratégie payante qui a commencée par l'ajout d'un atelier à l'exploitation. « C'est un état d'esprit, explique-t-il. Il faut avoir des idées, ne pas attendre, mais toujours regarder ailleurs. J'ai beaucoup discuté avec des chefs d'entreprise qui eux-mêmes regardent toujours devant. » La diversification, « c'est au cas où un secteur boite, mais toujours en relation avec la ferme ».

Son optimisme ne cache pas une réalité qui l'est moins quant à l'avenir des terres agricoles dans un secteur où la pression foncière est très forte. Dans le Grésivaudan, « c'est juste une réserve foncière, un tampon ». Pourtant, cet entrepreneur s'est aussi largement investi dans la vie locale : 14 ans sapeur-pompier volontaire, 19 ans en tant qu'élu municipal. « J'ai beaucoup donné à la vie associative. Il faudrait que tout le monde fasse au moins un mandat d'élu pour se rendre compte de ce que c'est. Quand j'étais élu, les agriculteurs me tombaient sur le dos. J'étais pourtant le seul sur les cinq communes à la ronde. Aujourd'hui, il n'y en a plus dans les conseils municipaux. C'est un milieu de vie oublié. »

Isabelle Doucet