Un malaise plutôt dans les têtes
C'est une avant-première quasi-nationale qui a eu lieu à Torchefelon la semaine dernière. Dans ce modeste village des Vals du Dauphiné, a été diffusé le film de Patrice Lepage, « Une communauté de destin ». Didier Villard, éleveur dans la commune, figure parmi la poignée d'agriculteurs interrogés. « Pour le sud-est, il y avait un éleveur de Saône-et Loire et moi-même », précise-t-il, les autres éleveurs étant du sud-ouest ou du nord de la France. « Je crois que chacun a eu a coeur de parler de son métier, de sa réalité en s'appuyant sur son passé et surtout sur un avenir », continue Didier Villard. « On assiste à une scission entre deux mondes, explique Patrice Lepage, entre des consommateurs de plus en plus éloignés de la production, de la campagne, et des paysans qui finissent par avoir une mauvaise image d'eux-mêmes, en raison du sentiment d'incompréhension que cette société leur renvoie. Finalement aujourd'hui, le consommateur aime l'agriculture du passé, une image décalée par rapport aux réalités quotidiennes des éleveurs. Ce film est donc là pour en parler. »
Bonne perception
Même si cet éloignement peut exister, Didier Villard se montre rassurant. « La soirée a eu le mérite de réunir environ 150 personnes, de tous horizons. Le sujet agricole est donc porteur et interpelle toujours. Mais contrairement à ce que l'on pourrait croire, le sentiment général qui s'est dégagé est que les gens ne nous en veulent pas tant que ça. Les discours ont été plutôt modérés et il n'y a pas eu d'attaques frontales. » Même sentiment chez Martine Gauthier, adjointe au maire dans la commune de Saint-Victor-de-Cessieu : « L'agriculture est plutôt bien perçue et il y a peu d'incompréhension entre les habitants et la profession agricole, certainement parce que nous sommes encore dans un territoire très rural, où les gens se côtoient, d'autant mieux que plusieurs exploitations pratiquent la vente directe. Les échanges sont donc réels. De leurs côtés, les agriculteurs sont également plus ouverts qu'avant sur l'extérieur. Mais les gens ne connaissent pas toutes les contraintes auxquelles ils ont dû faire face en peu de temps. »
Pédagogie
Pour Didier Villard, « le décalage dans les modes de vie se réduit, ce qui facilite les échanges ». Patrice Lepage reste cependant prudent, car même si cette première sortie* n'a pas fait ressortir d'antagonisme local fort : « Je ne suis pas sûr que les choses soient aussi simple si on le passe dans une grande ville comme Grenoble. C'est un outil important pour que les agriculteurs reprennent confiance en eux, perdent cette image quelquefois négative qu'ils ont d'eux-mêmes, mais il doit servir également à faire réfléchir les urbains, les environnementalistes, sur la place de l'agriculture dans la société. A Torchefeloon, la proximité entre les habitants est réelle. Je ne le parierai pas dans des milieux plus urbanisés. Je ne suis pas sûr qu'il faille une confrontation directe, mais plutôt une approche pédagogique, grâce au film ». Surtout à l'encontre des citadins, car « dans les sociétés occidentales, s'alimenter est banal. Or la production alimentaire doit être remise dans la longue quête humaine dans la survie de l'espèce. La symbolique de l'élevage est forte dans le sens où elle est à l'origine d'une production laitière, de viande, mais aussi parce qu'elle entraîne la polyculture, qu'elle a des enjeux sur le paysage et les territoires et qu'elle engendre du travail local. » De l'eau au moulin de Didier Villard, qui en tant que président du comité de territoire Terraval'D, souhaite un dialogue profond et de nombreux échanges sur la ruralité. « Le monde agricole a très vite ressenti les contraintes environnementales comme des attaques en règle, sans se remettre en question sur ces rapports à l'eau, au sol... Certains se complaisent dans une posture de victimisation. Nous n'avons pas à nous mettre à genoux, mais à expliquer et à échanger avec nos contradicteurs pour sortir par le haut.»
Jean-Marc Emprin
*Le film a été financé par la fondation Danone et n'a pas encore été diffusé dans le public, à part à Torchefelon.