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Foncier

Un regard foncièrement différent

Le département de l'Isère doit répondre à un double défi : mettre un terme à l'artificialisation des sols tout en répondant au développement urbain.
Un regard foncièrement différent

Les chiffres restent alarmants : « 800 hectares de foncier agricole quittent chaque année l'agriculture professionnelle », affirme Nicolas Agresti, le directeur de la Safer(1) Isère dans le cadre d'une rencontre organiséeà Grenoble mi-octobre par l'Observatoire foncier partenarial de l'Isère (Ofpi). Les espaces agricoles sont les grands perdants du développement au profit de l'urbain, c'est-à-dire les logements, les entreprises et les équipements publics. Si les années 2000 ont marqué le pas, le phénomène est reparti à la hausse depuis 2017, accompagnant la reprise économique. « Le département de l'Isère est celui qui enregistre la plus forte croissance urbaine de toute la région Auvergne-Rhône-Alpes », constate Nicolas Agresti. Lyon grignote le tiers nord du département, tandis que l'Y grenoblois ne cesse de s'étendre au centre. Il n'y a que les zones de montagne et quelques rares secteurs ruraux que la pression foncière épargne. Plus insidieux, l'autre mécanisme très consommateur de foncier est celui que le directeur de la Safer appelle la consommation masquée, caractérisée par le transfert de foncier agricole vers l'usage de loisir.

Sites patrimoniaux

Dans ces conditions, l'objectif du gouvernement « Zéro artificialisation nette des sols » réclame des moyens pour servir ses ambitions. Penser la ville autrement, la réflexion ne date pas d'hier, mais suppose aussi un changement de modèle. C'est ce à quoi s'emploie Le Sens de la ville, coopérative de stratégie urbaine, prête à partager ses expériences de recomposition de l'espace. Flore Trautmann, urbaniste et confondatrice, cite en exemple l'aménagement de l’ancien hôpital Saint-Vincent-de-Paul à Paris, « lieu phare de l’urbanisme temporaire et site reconnu d’expérimentation sociale et urbaine ». Un écoquartier est né sur cette friche de 3,4 hectares qui a su conserver ses traces d'occupation temporaire et en tirer avantage en même temps que la création de logements et d'espaces de travail. Elle souligne « l'avantage de travailler sur le temps long » pour répondre à l'ensemble des besoins sociétaux exprimés sur un site. Elle observe également « qu'il existe des leviers à actionner pour chacune des étapes de la réalisation d'un projet », depuis la mobilisation du foncier jusqu'au programme immobilier, en passant par l'aménagement et les investissements. Elle constate enfin « une recomposition du jeu des acteurs qui interviennent à chaque étape afin de diminuer le coût des transactions ou cumuler les marges ». Sur ce modèle, la ville de Grenoble a lancé en 2017 un appel à projet concernant six sites patrimoniaux qu'elle souhaite rendre à la population. Quatre ont été fructueux : l'Orangerie, le pavillon sud de la caserne de Bonne, la villa Clément et l'ancien couvent des Minimes. « Les promoteurs associent les porteurs de projets. C'est une nouvelle façon de fabriquer de l'immobilier », explique Flore Trautmann.

Les gens d'ici

Parmi les outils dont disposent les promoteurs, l'EPFL* Dauphiné - et son pendant l'Epora dans le Nord-Isère - a pour mission de faciliter le portage financier de projets. « L'enjeu n'est pas de se substituer à la promotion privée, mais de s'occuper du foncier complexe », indique Vincent Rémy, directeur de l'EPFL. Dans les opérations coûteuses, notamment lorsqu'il s'agit de reconstruire la ville sur la ville, l'établissement intervient pour ramener le prix de revient au prix du marché. C'est la voie dans laquelle s'est également engagé le bailleur social Isère Habitat qui travaille sur la mixité sociale en livrant environ 200 logements par an en accession sociale à la propriété. La structure est porteuse du foncier et le propriétaire achète seulement le bâti. Ce dispositif a été mis en place à Grenoble centre et dans le Grésivaudan notamment. Sa directrice, Cécile Bello, souligne la clé du succès des opérations menées avec les communes de La Chapelle-de-la-Tour et de La Côte-Saint-André. « Il faut faire avec les personnes qui sont déjà là, pour les garder, il faut travailler avec le tissu local ». Flore Trautman ajoute que pour rendre le collectif attractif, il faut aussi jouer sur les populations cibles, comme les jeunes familles qui développent d'autres rapports à leur voisinage dans de nouvelles formes urbaines intermédiaires.

Les vertus de la décroissance

S'il y a pression foncière dans certains secteurs, il y a aussi détente dans d'autres. « Le foncier est un révélateur de l'attractivité d'un territoire », rappelle Sylvie Duvillard, enseignante-chercheuse à l'UGA, spécialiste du foncier. Elle invite chacun à repenser le foncier autrement. Pour elle, la décroissance urbaine est une question d'échelle : « Dans une ville, ce qui est perdu d'un côté est gagné de l'autre ». La question se pose plus crûment pour les villes interstitielles. Mais tout n'est pas perdu. Elle cite parmi les pistes possibles les Villages Vivants qui est une foncière solidaire en faveur de la revitalisation des territoires ruraux. « Il faut accepter de changer de regard sur les friches », insiste-t-elle. « La décroissance n'est pas forcément une trajectoire déviante ». Ces bourgs peuvent aussi opter pour une valorisation alternative, sur un prétexte culturel, comme c'est le cas à Vatilieu, patrimonial ou de développement durable par exemple. Jean-Pierre Chambon, du CAUE (2), dresse ce même constat et parle de « fonctionnalités perdues, de logements vacants, de linéraires commerciaux vides, de concurrences entre les territoires et des périphéries » lesquelles intéressent davantage des promoteurs que les centre-bourgs. Il propose de « réinterroger l'historicité des lieux » et estime que la reconquête des centres historiques est complémentaire du devenir agricole d'un territoire.
« Il ne faut pas avoir peur du vide », plaide Pascal Denolly, le président de la Safer Isère. Pour lui, chaque territoire a « ses chances intrinséques ». Il cite en exemple l'opération de reconversion d'une ancienne colonie de vacances dans le Vercors. « A partir d'une verrue, on a généré de l'emploi ». Le site accueille désormais plusieurs artisans et un boulanger bio. « On y est arrivé parce que chacun a lâché un peu de ses prérogatives et accepté de jouer collectif », assure-t-il.

Sanctuariser les terres agricoles

Il existe plusieurs façons de préserver le foncier agricole restant. Le Département de l'Isère a souhaité mettre en place des PAEN afin de sanctuariser les terres agricoles et les espaces naturels. Il accompagne ainsi les collectivités, communes ou communautés de communes, à l'image de la Capi(3), du Touvet et de Sassenage. Ces périmètres peuvent s'étendre, plus difficilement se réduire, précise Christian Coigné vice-président du Département en charge du foncier. « Il faut convaincre », appuie Claudine Chassagne, vice-présidente en charge de l'agriculture à la communauté de commune du Grésivaudan. La collectivité mène de front plusieurs chantiers pour reconquérir les 1 300 ha de foncier agricole qu'elle a identifiés. Mais l'élue témoigne combien « il est compliqué de mobiliser les outils ». A l'arrivée : « peu d'hectares sont remis à l'agriculture », regrette-t-elle. « L'optimisation du foncier, ajoute Christian Coigné, passe par une politique claire d'aménagement et de simplification des procédures. »

Isabelle Doucet

 

(1) Société d'aménagement foncier et d'établissement rural

(2) Conseil d'architecture, d'urbanisme et de l'environnement

(3) Communauté d'agglomération Portes de l'Isère

 

Foncier 

Pression ou décroissance : le blues des élus

« Nous sommes confrontés à la pression foncière depuis 20 ans », confie Gérald Grimaud, le maire de Saint-Martin-d'Uriage. Cette commune périurbaine de montagne s'étend sur 3 600 hectares pentus dont 2 000 de forêt. « Je crois en l'agriculture de montagne », insiste l'élu, qui, dans le cadre du prochain PLU, va rendre 100 ha à l'agriculture, dont 35 ha pris sur des zones à urbaniser. Pas étonnant que « ça ne passe pas facilement ». Déclasser des terrains aux abords de Grenoble est un acte fort. « C'est un peu la révolution, reprend le maire qui souhaite adopter le PLU début 2020. Nous prévoyons de nombreux recours auprès du tribunal administratif. » Pas facile de faire accepter la densification dans ce secteur où les habitants se sentent à la campagne. Mais vouloir maintenir ou installer de nouveaux agriculteurs reste un exercice périlleux là où la pression urbaine est forte. Vincent Rémy, le directeur de l'EPFL, propose un autre point de vue. « Il y a trois acteurs : les riverains, le vendeur et l'acheteur. Peut-être faut-il en mécontenter un pour en contenter deux. » 
A 50 kilomètres de Grenoble, la situation est tout à fait différente et la question foncière joue les oppositions. Saint-Marcellin fait pourtant partie des communes lauréates de l'appel à projet pour la revitalisation de son centre-ville. Mais l'ancienne sous-préfecture de 45 000 habitants ne parvient pas à retenir l'hémorragie de son coeur de ville où un tiers des logements sont vacants. Son maire, Jean-Michel Revol, le reconnaît : « Nous avons été très aidés par l'Etat ». Mais à quoi bon faire beau, si tout le monde tourne le dos ? « Sans habitant en coeur de ville, l'activité commerciale est en souffrance », explique l'élu qui s'interroge sur l'engagement de l'action publique et désire lancer une opération programmée d'amélioration de l'habitat. Il est prêt à saisir tous les leviers possibles pour garder ses habitants et redonner vie au centre-ville : interdiction de transformer les rez-de-chaussée commerciaux en logements, implantation de petits commerces dans le foncier commmunal, recours à l'EPFL dans le quartier de la gare, restauration des biens immobilier et arrivée d'un scanner à l'hôpital.