« Un suicide collectif de bovins, c'est bizarre »
« Comme dit ma fille : le suicide collectif de bovins, ce n'était pas encore réputé. » Il n'a pourtant pas envie de plaisanter Jean-Marc Cros, éleveur à Oris-en-Rattier et président du groupement pastoral, qui estime avoir perdu une dizaine de génisses cet été sur l'alpage de La Morte. « Nous avons cherché les bêtes tout l'été. Finalement, nous les avons retrouvées début septembre, en tas, en état de décomposition, au fond d'un ravin. » Vu l'état des dépouilles, il est difficile de compter le nombre d'animaux qui ont déroché. Deux boucles d'identification ont déjà été retrouvées. Pour le reste, il faudra compter les cornes.
Recherchées tout l'été
Les difficultés ont commencé dès la montée en alpages, début juin. Le groupement pastoral de La Morte accueille environ 150 bovins sur les pistes de ski de la station de l'Alpe-du-Grand Serre. Il y a là les génisses de race abondance de Jean-Marc Cros et des allaitantes issues de plusieurs élevages de la Bièvre, principalement des charolaises. Le lendemain de leur arrivée dans les parcs, autour du 23 juin, les éleveurs ont découvert que les bêtes étaient sorties en détruisant les barrières. 32 vaches manquaient à l'appel. Ils ont fini par les récupérer, « mais il y en a 9 ou 10 que nous n'avons pas retrouvées ». Jean-Marc Cros poursuit : « On pensait qu'elles étaient dans les bois, qu'elles ressortiraient. » La quête durera tout l'été. « Nous les avons retrouvées in extremis, début septembre. Nous étions déjà passés par le lac Mort et avions déjà pris la piste du Sapey. Il nous semblait que ça sentait un peu. Mais il était impossible de descendre dans le ruisseau. C'est finalement un collègue qui les a trouvées et nous avons demandé à un chasseur de La Morte de remonter le ruisseau jusqu'au charnier. » Fin août, le ruisseau était en crue, si bien que les carcasses ont été retrouvées à moitié recouvertes de boue. C'est peut-être la raison pour laquelle le charnier ne semble pas avoir attiré les vautours. « On pense que tout est là. La FAI nous a dit que dans cet état, elles pouvaient rester sur place. »
Des bêtes craintives
Après le dénouement, vient le temps des questions. Le groupe de génisses a déroché à plusieurs kilomètres de son alpage. « Je ne sais pas si c'est à cause du loup, mais je trouve étrange que des bêtes partent aussi loin », avance Jean-Marc Cros.
Les bovins sont en liberté dans des parcs clos et électrifiés, sur cet alpage de 200 hectares environ. Ils changent de parcs trois ou quatre fois dans l'été. Tous les week-ends, les éleveurs se relaient pour visiter les animaux. « Et il nous arrive aussi de faire une surveillance en semaine. Jusqu'à maintenant, et contrairement aux éleveurs de brebis, nous n'avions pas eu trop de problème. Mais il se passe beaucoup de choses que l'on ne voyait pas avant, notamment dans le comportement des bêtes. Elles nous embêtent ! Elles sont craintives, toujours aux aguets, se sauvent, ne viennent pas quand on les appelle. » Jean-Marc Cros sait que la descente d'alpage va être compliquée. Un sacré rodéo avec ces génisses dont certaines ont près de deux ans et atteint une belle taille.
Plusieurs loups
Il énumère tous les épisodes qui ont émaillé l'été dans les alpages autour de Lavaldens. Au-delà des troupeaux ovins qui subissent un véritable carnage, le loup n'hésite pas à s'attaquer aux bovins. Les vaches qui vêlent dans les près sont devenue une cible, car les veaux sont des proies faciles. Plusieurs loups ont été prélevés dans le secteur (1). « Les éleveurs en ont assez. Cela démoralise les jeunes. On ne sait jamais ce qu'il va se passer. Maintenant, il faut monter tous les jours. On passe notre temps à ça. Le comportement des animaux et celui du loup change. » Jean-Marc Cros raconte encore comment ce loup prélevé cet été par un chasseur avait passé l'après-midi caché au milieu d'un troupeau qui chaumait. Le prédateur est parvenu à se faire oublier sans que ni les chiens ni les brebis ne bougent. Ce n'est qu'en fin d'après-midi, quand les bêtes se sont écartées, que le loup est apparu et a été tué. « Il est assez malin pour se glisser dans le troupeau et attendre », commente l'éleveur. Depuis la neige survenue fin septembre, les traces de loup sont nombreuses et désignent plusieurs animaux. Face à cette pression, la préfecture vient d'ailleurs d'accorder un tir de prélèvement dans le secteur.
Pas de reconnaissance
Bien qu'il y ait peu de doute quant aux causes de la disparition de ces bêtes, leur perte ne sera pas mise au crédit du loup. Les éleveurs ont signalé leur disparition le 22 juin, mais en l'absence de reste, ils n'ont pas pu les déclarer prédatées dans les 72h requises. Pas de reconnaissance du loup, pas d'indemnisation de l'Etat. « J'ai contacté la FAI plusieurs fois, mais on ne savait pas exactement ce qu'il manquait, explique Jean-Marc Cros. On m'a demandé si les bêtes étaient assurées. Certes elles sont assurées et l'indemnisation arrivera plus rapidement que si le dossier est discuté à la DDT. Mais on passe à côté et si personne n'en parle, ça ne se saura pas ». Franchement, un suicide collectif chez les bovins, il trouve ça bizarre.
Isabelle Doucet
(1) Dix loups ont été détruits en Isère en 2020, selon le protocole de prélèvement. Le nombre total de loups prélevés en France au 22 septembre s'élève à 82 individus. Le plafond autorisé est de 98 loups (source Draaf).