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Le monde d'après

Une crise accélératrice de mutations

Pendant toute la durée du confinement, collectivités et milieux professionnels ont fait preuve de beaucoup de réactivité et d'inventivité. S'il est trop tôt pour dresser le bilan de cette expérience inédite, deux tendances émergent : la possibilité du travail à distance et la relocalisation de certaines activités économiques.
Une crise accélératrice de mutations

On parle beaucoup du « monde d'après ». Au cours de son allocution mi-avril, le président Macron avait lui-même invité ses « chers compatriotes » à tirer des leçons de la crise pour « sortir des sentiers battus, des idéologies, nous réinventer – et moi le premier ». Dans les territoires, les communes, les entreprises, les organisations, on ne l'a pas attendu. Face à l'urgence, les Français ont trouvé des tas d'astuces, pallié des manques, recouru au système D, tissé des liens... et fabriqué des masques. Dans quelques semaines, que va-t-il rester de ce bel élan ?

Non sans raison, beaucoup s'avouent pessimistes. « Avec la crise et le confinement, des solidarités se sont établies, mais je vois tout rentrer dans l'ordre - et dans le mauvais ordre - d'ici quelques mois, malheureusement, s'inquiète Jean-François Michallat, exploitant céréalier à Moirans. Les gens ont découvert des évidences. Mais nous, les agriculteurs, nous regardons ça avec un certain recul. Les gens redécouvrent les produits locaux, mais ça ne va pas durer. Je souhaite me tromper... » Convaincu que « beaucoup de gens ont intérêt à ce que rien ne change », Didier Villard, éleveur laitier et président de TerraVal'D, constate qu'« on a reparlé de l'autonomie agricole, de la production française, des héros agriculteurs : pour combien de temps ? »

Saut dans l'inconnu

A côté de ces Cassandre lucides, on sent pourtant émerger une profonde aspiration à un « après » un peu différent de l'avant. Comme si la crise allait enfin permettre de « changer les choses ». Des évolutions sont déjà perceptibles. Les commerces et les marchés ont adopté des mesures sanitaires... souvent salutaires. Les magasins de producteurs et les drives fermiers ne désemplissent plus. Ici et là, certains élus envisagent de piétonniser des espaces publics pour permettre aux cafés et aux restaurants d'élargir leurs capacités d'accueil et assurer la distanciation physique entre les clients quand sonnera l'heure de la réouverture.

Au sein des entreprises, le confinement a fonctionné comme un déclencheur, voire un accélérateur de mutations. Celles qui ont pu maintenir leur activité ont organisé le travail à distance de leurs salariés en un temps record. Inimaginable le 15 mars, le télétravail est devenu une évidence deux jours plus tard. « Pour nous, ça a été un véritable saut dans l'inconnu, raconte Matthieu Ziegelmeyer, le directeur de Cerfrance Isère, une entreprise pourtant engagée depuis quelques années dans la voie de la digitalisation. En deux ou trois heures, nous sommes passés d'une vingtaine de collaborateurs habituellement en télétravail à 110. » Equipés en ordinateurs portables, les salariés ont pu gérer les dossiers à distance, notamment grâce à la dématérialisation de nombreuses procédures. Et ça a plutôt bien fonctionné. « En février, on m'aurait dit qu'on ferait des déclarations PAC à distance cette année, je ne l'aurais pas cru », confie Matthieu Ziegelmeyer.

Il n'est pas le seul. Dans la plupart des organisations, les témoignages concordent. En dépit du confinement, les équipes non contraintes au chômage technique ont assuré une continuité de service, certes à distance et parfois à effectifs réduits, mais avec une bonne volonté, une créativité et une efficience qui ont surpris plus d'un manager. Une partie des salariés a découvert la souplesse du télétravail, avec ses avantages, ses limites et ses contraintes. La plupart des outils se sont révélés performants, y compris pour les réunions en visioconférence. « On a été aussi efficace qu'en présentiel, sans les deux heures de route pour aller à l'autre bout du département », confie un responsable, « agréablement surpris ». Depuis, l'idée de ne plus devoir être au bureau chaque jour ou d'organiser  certaines réunions en « visio » fait son chemin. Certains y aspirent, d'autres pas. « Chez nous, les collaborateurs gagnent en moyenne une heure de trajet quotidien », a calculé le directeur du Cerfrance Isère.

Habitudes bousculées

Le confinement a également bousculé les réflexes et les habitudes. Il a fallu imaginer, réinventer, parer à l'urgence, en fonction des capacités de chacun. Quitte à prendre en charge de nouveaux dossiers, inventer de nouveaux produits ou proposer de nouvelles prestations, à l'image de ces restaurateurs qui se sont lancés dans les plats cuisinés à emporter pour garantir un minimum d'activité à leur entreprise. A Saint-Jean-de Bournay, l'Xtrême a ainsi commercialisé 800 plats dans le seul week-end du 1er mai.

« Ce n'est pas la crise qui est révélatrice, mais la façon dont nous avons réagi à la crise », analyse Bruno Caraguel, le directeur de la Fédération des Alpages. Comme beaucoup, son équipe et lui travaillent depuis des semaines à distance. Conséquence : moins de déplacements, moins de frais de transport, moins de dépenses d'énergie, des coûts de structure en baisse. Ce qui n'a pas empêché la FAI de fonctionner quasi normalement : une AG technique s'est tenue en virtuel, les dossiers sont traités et la saison d'alpage est prête.

Pour faire face, il a fallu jongler entre débrouille et outils numériques. Des télé-rendez-vous PAC aux systèmes click&collects improvisés, en passant par les communautés d'entraide propulsées par les collectivités territoriales ou des acteurs économiques comme le Crédit agricole, l'imagination l'a souvent disputé à l'intelligence collective pour débloquer des situations, approvisionner les territoires, aider les plus fragiles. « Ce qui m'a frappée, c'est la réactivité de tout le monde, témoigne Mélanie Hovan, technicienne à la chambre d'agriculture. Les retours ont été très positifs. Chacun s'est démené pour trouver des solutions, autant au niveau de la chambre que des collectivités. Il y a eu beaucoup d'échanges d'informations, des initiatives, pour des résultats rapidement très concrets, comme la plateforme de mise en relation du Pôle agroalimentaire qui a été mise en ligne en quelques jours. »

Réseaux de solidarité

Dans les territoires, les communes ou les communautés de communes ont rapidement dressé l'inventaire des producteurs et les commerces de proximité. On s'est inquiété des personnes en difficulté à travers des réseaux de solidarité locaux. Dans les quartiers ou les hameaux, il s'est monté des groupes WhatsApp pour s'entraider. A Nivolas-Vermelle, les conseillers municipaux se sont répartis les noms d'une liste de personnes âgées isolées qu'ils se sont engagés à appeler régulièrement pour prendre des nouvelles. A l'invitation de l'association des maires ruraux, la commune a par ailleurs testé une application mobile pour informer la population en temps réel. Une innovation qui devrait perdurer après la crise, tant elle est appréciée par les élus et leurs administrés.

« Si nous avons mis tant d'énergie pour que les choses se fassent durant cette période particulière, c'est aussi pour permettre à cette dynamique de se poursuivre, souligne Manuelle Glasman, responsable de l'équipe Territoires à la chambre d'agriculture. Le côté urgence a permis de s'affranchir d'un certain nombre de pré-requis habituellement nécessaires. La question aujourd'hui est de savoir comment on peut pérenniser ces acquis et "cranter" certains usages nouveaux. » La responsable veut prendre le temps de réfléchir avec son équipe à ce que chacun a appris de cette expérience, histoire d'en tirer des enseignements et de voir ce que l'on pourrait en garder. « Nous autoriser à nous poser ces questions, c'est déjà avancer », sourit Manuelle Glasman.

De nombreuses structures envisagent de conduire de tel retour d'expérience. « Cette crise va sans doute nous conduire à améliorer nos systèmes », veut croire Grégoire Malaval, le directeur du GDS. Il est encore trop tôt pour dire précisément de quelle manière. Mais l'attente est forte. « Nous avons déjà réalisé une enquête sur le télétravail, déclare le directeur du Cerfrance Isère. Les salariés sont très partagés, mais un tiers aimerait continuer de télétravailler. A l'avenir, on sera peut-être moins souvent présents dans les agences. Il est cependant essentiel de préserver des temps d'échanges entre collaborateurs ou avec les adhérents. Les outils numériques sont utiles, mais ils ne remplacent pas les échanges informels devant la machine à café. »

Marianne Boilève

L'après à l'échelle de la 7e

La députée Monique Limon vient d'engager un travail collectif pour tirer les enseignements de la crise sanitaire et anticiper les difficultés à venir afin de mettre en place des « solutions concrètes » dans sa circonscription. Composé d'élus et d'acteurs locaux (agriculteurs, artisans...), le collectif entend s'intéresser aux questions d'emploi et de travail (organisation, santé, télétravail, dialogue social...), d'accessibilité, d'agriculture et d'alimentation, ainsi qu'à l'« économie de services marchands ». Les conclusions sont attendues pour le mois de septembre.

 

Autonomie alimentaire / En germe depuis 2015, le Plan alimentaire interterritorial porté par la Métro et cinq territoires partenaires a connu une phase d'accélération en raison de la crise sanitaire.

La Métro reterritorialise son alimentation

« Il y a des choses que l'on voulait faire depuis dix ans et qui ont émergé d'un coup avec la crise. » Au sein de Grenoble Alpes Métropole, les équipes n'en reviennent pas. Jusque-là assez confidentiels, les deux grands projets censés garantir l'autonomie alimentaire du territoire, le Pôle agroalimentaire et le Plan alimentaire interterritorial (PAIT), ont d'un coup pris un tour très concret. « En trois jours, la page "Manger local" de notre site a reçu 32 000 visites, indique Christophe Ferrari, le président de la Métropole grenobloise. Dans cette période d'incertitude, la question du local est devenue centrale. C'est vrai pour l'industrie comme pour l'alimentation. Nous avons passé un cap : le local est désormais perçu comme un élément de sécurité. »
En germe depuis 2015, le Plan alimentaire interterritorial et son bras armé - le Pôle agroalimentaire - ont permis de recenser rapidement les ressources et de mettre en relation collectivités, producteurs, distributeurs et consommateurs. Porté par la Métro, le Grésivaudan, le Pays voironnais, le Trièves et les PNR de Chartreuse et du Vercors, PAIT a ainsi jeté les bases d'une « reterritorialisation du système alimentaire » de plus de 700 000 habitants. « C'est allé très vite, car nous nous connaissons et travaillons depuis cinq ans ensemble », confie Lilian Vargas, en charge du PAIT pour la Métro. En quelques jours, il a été trouvé des débouchés de substitution pour les agriculteurs en difficulté, les marchés ont été réorganisés et les commerces de proximité approvisionnés en articulation avec les chambres consulaires, les producteurs locaux et les grossistes du Min de Grenoble. 
« Nous allons tout faire pour rester dans cette logique », assure Lilian Vargas. Ce que confirme le président Ferrari : « Cette crise a mis en lumière notre fragilité et montré l'intérêt du lien entre production et consommation locales. C'est le fondement du plan alimentaire interterritorial que nous développons de façon à toucher toutes les franges de la population. Ce plan, qui doit être inclusif, sera un axe majeur de la prochaine mandature. »
MB