Une crise porteuse de solidarités territoriales
Après la sidération, l'organisation. A la mi-mars, l'annonce du confinement général a pris tout le monde de court. Les collectivités ont pourtant réagi très vite. Si l'accueil physique dans les maisons de services au public comme dans les équipements culturels et sportifs a partout été suspendu « jusqu'à nouvel ordre », les collectivités se sont organisées pour assurer la continuité des services essentiels à la vie de leurs administrés. A quelques aménagements près. Pour les déchets par exemple, la collecte fonctionne « normalement », mis à part pour les déchets recyclables (sacs jaunes) dans certains territoires. Seul gros changement : les déchèteries sont partout fermées au public, au grand dam des usagers profitant du confinement pour tondre leur gazon, tailler leurs haies ou entamer un grand ménage de printemps.
Transport à la demande
Côté transport, là encore un seul mot d'ordre : l'adaptation. Si les cars scolaires sont à l'arrêt, faute d'élèves, les lignes de bus régulières ont vu leurs horaires et leurs cadences adaptés aux besoins - confinés - des usagers. Dans l'aire grenobloise, le Syndicat mixte des mobilités (SMMAG), qui regroupe le Pays voironnais, le Grésivaudan et la Métro, a même déployé, en partenariat avec les taxis, Flexo-Soignant, un service de transport à la demande réservé aux professionnels de santé et assimilés.
Les collectivités se sont également préoccupé de l'accueil des enfants des personnels soignants et/ou réquisitionnés. Crèches, haltes-garderies et centres de loisirs étant fermés, des services de garde dédiés ont été mis en place un peu partout, chaque communauté de communes ayant ses propres procédures. « Les choses se font peu à peu, discrètement, en fonction des situations locales, explique Daniel Vitte, maire de Montrevel et président de l'association des maires de l'Isère (AMI). Quand nous avons une demande, nous orientons vers la communauté de communes. » D'où certains contrastes entre les territoires. A Vienne-Condrieu ou à la Capi par exemple, l'accueil est strictement réservé aux enfants des professionnels de santé ou assimilés, ainsi qu'aux personnels « indispensables à la gestion de la crise sanitaire », alors qu'ailleurs, comme dans le Grésivaudan, il peut être étendu aux enfants des policiers, des pompiers et des « commerçants de produits de première nécessité ».
Il est d'autres secteurs où il a fallu trouver des solutions en urgence, voire innover. Approvisionnement, aide et portage des repas à domicile pour les personnes âgées ou handicapées, soins aux publics vulnérables, autant de situations où les collectivités se sont retrouvées en première ligne pour répondre à des situations critiques ou se faire le relais d'initiatives locales, commes les réseaux d'entraide entre particuliers. De la Capi au Grésivaudan, nombreuses sont celles qui ont lancé des plateformes destinées à « encourager la solidarité territoriale et la mise en partage d'actions solidaires pour améliorer le quotidien des habitants, notamment des plus vulnérables ou isolés ». Leur principe est simple : faire correspondre les offres de services (gratuits) et les besoins (aides pour les courses, devoirs à distance, dépannage à distance, conversation...).
La dynamique est sensiblement la même à l'échelle des communes. « On a redécouvert la solidarité, constate Daniel Vitte. Les citoyens regardent dans leur rue s'il y a des personnes seules ou fragilisées. Des particuliers nous contactent pour proposer de faire des courses ou aider des personnes en difficulté. Cette crise aura au moins eu le mérite de faire naître des quantités d'initiatives solidaires à l'échelle de chaque territoire. »
Ravitaillement en produits locaux
Décrétée le 23 mars, la fermeture des marchés alimentaires a créé une onde de choc. Elus, acteurs locaux et chambres consulaires ont tout de suite cherché la parade, s'ingéniant à développer des solutions pour ravitailler les habitants en produits frais, tout en soutenant les producteurs locaux. Mini-marchés, drive, systèmes click & collect improvisés, cartes interactives, commerces ambulants, l'éventail des initiatives a de quoi surprendre. N'ayant pas la possibilité de rouvrir ses marchés, Villefontaine a ainsi mis en place, avec l'appui de la chambre d'agriculture, un drive fermier avec quelques producteurs locaux. Le principe de ce drive de la débrouille (sans internet) est simple : les habitants passent leurs commandes par téléphone aux producteurs inscrits sur la liste du drive diffusée par la commune et viennent chercher leurs cageots le mercredi sur le parking du théâtre Vellein. Le paiement se fait sur place. Une solution plébiscitée par les consommateurs et les producteurs : 230 commandes passées dès la première édition, le 7 avril.
L'idée a inspiré la commune de Saint-Marcellin qui a mis en place le même système : près de 200 commandes la semaine dernière. Certes, les chiffres d'affaires de ces drive artisanaux n'équivalent pas ceux des marchés traditionnels. Mais les producteurs se disent heureux de retrouver leurs clients, dont « le soutien et le regard valent plus que la rentabilité économique », confie l'un d'eux.
Début avril, la chambre d'agriculture de l'Isère a par ailleurs mis en ligne une carte recensant les producteurs locaux du département, tandis que la chambre de commerce et d'industrie du Nord Isère proposait aux artisans, agriculteurs, épiceries et entreprises locales d'utiliser gratuitement enbasdemarue.fr, sa place de marché virtuelle. Les collectivités territoriales ont également profité de l'occasion pour communiquer sur leurs propres vitrines dédiées au « manger local ». C'est le cas notamment du Grésivaudan, du Pays voironnais ou de la métropole grenobloise. D'autres, comme les Vals-du-Dauphiné ou Saint-Marcellin-Vercors-Isère, ont dégainé des cartes collaboratives permettant de localiser les commerces de première nécessité. Vienne-Condrieu agglomération a pour sa part recensé les producteurs vendant directement à la ferme ou dans des points de vente collectifs et diffusé une liste d'adresses, localisées sur une carte interactive.
Tous masqués !
Autre dossier brûlant : les masques. Face la pénurie, chaque territoire a dû faire preuve d'imagination. Dans un premier temps, on a vu fleurir les appels aux dons et les initiatives de professionnels ou d'amateurs proposant de confectionner des masques de protection pour les agents des établissements de santé, des Ehpad, des services publics ou les forces de l'ordre. Le Pays voironnais en a ainsi collecté plus de 500, ainsi que du gel hydroalcoolique, fabriqué et fourni gracieusement par la société Antésite.
Annoncé par le chef de l'Etat le 13 avril, le déconfinement progressif a brutalement changé la donne. « Inutile il y a quelques semaines, le masque va devenir obligatoire », résume Denis Séjourné. Dès le début de la crise, le président de la communauté de communes Cœur de Chartreuse a piloté un projet local de confection de masques avec l'aide de Benoît Laval, ingénieur textile qui a fait appel à son réseau professionnel. La collectivité a financé l'achat du tissu, mobilisé des entreprises chartroussines pour la découpe et la livraison de kits complets (d'après le modèle diffusé par le CHU de Grenoble), et sollicité des dizaines de bénévoles du massif pour coudre les masques destinés aux professionnels de santé, aux commerçants, aux gendarmes et aux personnels mobilisés des ADMR. Plus de 5 000 pièces ont été produites en trois semaines. « C'est bien plus que ce qu'on s'était fixés », se réjouit Denis Séjourné.
L'histoire a fait grand bruit et conduit les élus du canton de la Valdaine et des Vals-du-Dauphiné à se joindre au dispositif. Objectif : s'appuyer sur les forces vives de chaque commune pour fabriquer, en un mois, 90 000 masques pour les trois territoires. Plusieurs collectivités, comme Bièvre Isère communauté ou Bièvre Est, leur ont emboîté le pas, chacune avec sa façon de faire. Résultat : des dizaines de milliers de masques grand public, lavables et réutilisables, seront bientôt distribués gratuitement aux habitants.
Tous les élus n'ont pas forcément choisi cette option « fabrication maison », assez complexe à mettre en œuvre sur le plan logistique. L'AMI, via l'Association des maires de France, a préféré passer commande de 250 000 masques de protection, qui seront partagés entre les 18 communautés de communes du département. Certaines collectivités ont quant à elles commandé directement des masques aux fabricants, quitte à solliciter les entreprises de leur territoire, comme l'ont fait le Pays voironnais ou la Capi. Cet acte I du déconfinement, qui pose pour le moment plus de questions qu'il ne suscite d'enthousiasme, rend les élus perplexes. « La grande interrogation, confie Daniel Vitte, c'est comment imaginer la suite. » Réponse sans doute dans quelques jours.
Marianne Boilève
Encadré valoriséSoutien / Le confinement peut susciter de nombreuses difficultés dans l’intimité des familles. Pour ne pas les laisser seules, différentes collectivités locales ont organisé des cellules de soutien psychologique. Exemples dans le sud-Grésivaudan et le Trièves.Les collectivités à l’écoute
A longueur d’années aux côtés des habitants des territoires, les travailleurs sociaux des collectivités territoriales se sont très vite rendus compte des conséquences qu’allait entrainer le confinement pour les familles. Bien décidés à leur montrer qu’ils restaient à leurs côtés durant cette période particulière et difficile, ils ont rapidement organisé des dispositifs d’écoute.Dans le sud-Grésivaudan, la communauté de communes Saint-Marcellin-Vercors-Isère, les communes de Saint-Marcellin et de Vinay, ainsi que le conseil départemental de l’Isère, ont travaillé de concert pour créer une ligne d'écoute et de soutien psychologique confidentielle à destination des habitants du territoire. A l’appareil, un professionnel du domaine médico-social est à l’écoute de toutes les personnes qui ont besoin d’un renseignement ou d’une oreille attentive. Il répond aux sollicitations ou réoriente vers le service compétent. « Le dispositif est opérationnel depuis le 6 avril. Si les appels étaient peu nombreux à son lancement, il se développe au fur et à mesure qu’il est porté à connaissance. Les appels portent sur des interrogations liées à la vie quotidienne, aux droits et aux prestations sociales et sur des besoins d’écoute concernant le chamboulement de la dynamique familiale », explique une des cadres impliquées dans la création de l’outil.A l’écouteUne initiative similaire a été lancée au sein de la communauté de communes du Trièves. « Dès l’annonce du confinement, nous avons voulu trouver un moyen de garder le lien avec les familles que nous côtoyons au quotidien, de leur faire savoir qu’elles ne sont pas seules, que si elles ont besoin de parler et d’échanger, nous restons présents. Grâce au téléphone, nous pouvons facilement être à leur écoute », détaille Isabel Bonnaire, référente famille à la communauté de communes du Trièves. Pour que l’écoute soit adaptée au besoin, le dispositif est scindé en trois catégories : la petite enfance, la famille et l’adolescence. En service depuis le 20 mars, les référents de ces différentes tranches d’âges n’ont pas encore reçu beaucoup d’appels. Aussi, ont-ils décidés d’aller eux-mêmes à la rencontre des gens pour prendre de leurs nouvelles en leur envoyant un SMS et en les appelant. « Nous voulons que tout le monde ait bien en tête que nous ne sommes pas chacun chez soi, mais tous ensemble dans la communauté du Trièves », insiste Isabel Bonnaire.IBNuméro de la cellule d’écoute du sud-Grésivaudan : 04 76 38 53 03Dans le Trièves : « Tous à la maison… A l’aide ! » : Petite enfance : 06 79 24 97 18 ; Enfance famille 07 57 44 12 79 ; Service jeunesse du Trièves : 06 72 29 64 10
De nombreux autres territoires ont ouvert des dispositifs similaires pour leurs habitants. N’hésitez pas à vous rendre sur les sites Internet des collectivités locales du secteur dans lequel vous résidez.
Dépendance / Le Département offre aux Ehpad et maisons de retraite isérois volontaires un dispositif de visioconférence pour les résidents et leur famille.
Pour que les résidents des Ehpad gardent le lien
S’il est difficile pour tout le monde, le confinement isole encore plus les résidents des Ehpad (Etablissements d’hébergement pour personnes âgées dépendantes) et des maisons de retraite (résidences autonomies), privés des visites de leurs proches depuis plusieurs semaines. Pour permettre un contact autre que celui du téléphone, le conseil départemental de l’Isère vient de mettre à disposition des établissements qui le souhaitent un dispositif de visioconférence. Pour l’instant, 24 structures iséroises ont été équipées de cet outil (intitulé E-lio), qui permet de lancer une vidéoconférence à partir d’un poste de télévision, mais également de réaliser des journaux personnalisés avec messages.
Vice-présidente du Département, chargée de la dépendance et des handicaps, Laura Bonnefoy estime ainsi que « pour toutes ces personnes qui sont confinées dans leur chambre depuis plus d’un mois, il est devenu très important qu’elles revoient leur famille. Le téléphone ne suffit plus ; elles ont maintenant besoin de ce contact visuel que permet ce dispositif. C’est important pour le moral des résidents de ces établissements. C’est aussi important pour rassurer leurs familles ainsi que leurs amis. »
Outil plus que nécessaire
Léa Epervier, directrice de la résidence autonomie « Les pervenches », à Saint-Georges-d’Espéranche, a installé « la box de visio » dans la salle d’animation de l’établissement, le 3 avril. Elle est à disposition des résidents qui peuvent ainsi, quand ils le souhaitent et après avoir convenu d’un rendez-vous, communiquer avec leurs proches. « Ce n’est pas au début du confinement que le moral des résidents s’est trouvé atteint. Mais comme il se prolonge, beaucoup accusent le coup maintenant et éprouvent le besoin d’un autre contact que celui du téléphone. L’utilisation d’E-lio, dont le but était de garder le lien, remplit tout à fait son rôle. Il permet à nos résidents de rester en contact avec leur entourage (leurs enfants, petits-enfants et amis), même par écran interposé », explique la responsable de la structure, qui estime que l’utilisation de ce type d’outil est « plus que nécessaire ». Sur le plan technique, il implique que les familles soient elles-mêmes équipées d’un smartphone ou d’une tablette et qu’elles aient téléchargées l’application. Il nécessite aussi une assez bonne connexion Internet.
Isabelle Brenguier