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Loup

Une détresse profonde et peu de moyens

Deux députés Modem ont souhaité rencontrer les éleveurs et échanger sur la question du loup en Isère. Mais leurs moyens d'agir sont limités et la détresse des éleveurs est immense.
Une détresse profonde et peu de moyens

« On veut libérer les poules des cages et mettre les brebis à l'année en hors-sol », dénonce Jérôme Mure-Ravaud, éleveur à Saint-Romans, dont les brebis sont en alpage à Presles. Il résume en une phrase toute la contradiction sociétale à laquelle le monde agricole doit faire face, confronté seul aux outrages causés par la présence du loup. Ces éleveurs, partagés entre colère et désespoir, ont rencontré, mercredi à Presles, la députée Modem Elodie Jacquier-Laforge. L'élue, qui a décidé de s'intéresser au sujet, était accompagnée de Marc Fesneau, député du Loir-et-Cher et président du Modem. Ils portent à 70 le nombre de parlementaires que la question du loup a pu interpeler, principalement des élus de départements de montagne. La prise de conscience du problème de cohabitation que pose le loup demeure donc des plus modestes, la pression sociétale des plus fortes et les moyens d'action limités.

Non à la gestion différenciée

« Il n'existe pas de dispositif législatif. Le Plan loup n'a pas été validé par l'Assemblée nationale », a rappelé l'élu du centre. De plus, le loup reste protégé par des textes anciens : la Convention de Berne remonte à 1979 et a été transcrite dans le droit français en 1989. La directive Habitats date, quant à elle, de 1992. A défaut d'agir, les élus peuvent écouter, voire comprendre ce que les éleveurs, qui hurlent dans le vide depuis 25 ans, ont à dire. « Sur le dossier loup, Nicolas Hulot nous a fait tourner en rond pour aller à l'encontre de la profession », lance en préambule Éric Greffe-Fonteymond, éleveur à Vatilieu, traduisant le rejet, par l'ensemble de la profession, du nouveau Plan loup alors même qu'une illusion de dialogue avait été entretenue. Quotas, conditionnalité et protection des troupeaux : la pilule est amère. Et qu'on ne vienne pas leur parler de gestion différenciée ainsi que l'ont avancée les députés. C'est non. Qui voudrait d'ailleurs avoir une réserve à loups dans son territoire ?

« J'étais inquiète, ça puait le loup »

Jean-Claude Darlet, le président de la chambre d'agriculture de l'Isère, dénonce « un point de non-retour : tous les territoires sont concernés ». Pour le représentant du monde agricole, il faut avant tout revenir sur la directive Habitats. « Nous n'y arriverons pas seuls en France », reconnaît-il. Mais le danger imminent est « la destruction de l'agriculture de montagne ». Et surtout, il insiste sur un des paradoxes du dossier : les indemnisations s'opèrent aujourd'hui « sur les fonds européens de l'agriculture » - qui seraient mieux utilisés au développement de celle-ci -  et non pas sur les structures de protection de l'environnement. Il plaide « pour une régulation importante du loup ».
Chez Anne-Gaëlle Bernard et Robin Tellene, où a lieu la rencontre entre députés, syndicats et éleveurs, on a vu le loup aller se servir jusque dans le garage de de la maison. « Nous avons deux enfants et nous refusons d'avoir le loup dans le jardin. Lorsque je vais chercher les brebis le soir à 22h pour les rentrer, j'y vais en courant. » Tous racontent cette peur au ventre et l'horreur. « J'ai été attaquée il y a deux ans, décrit Florence Sirand-Pugnet, éleveuse ovine à Presles. J'ai perdu 14 brebis en trois attaques, dont six mangées vivantes. C'était horrible à voir, mon mari a dû les assommer. » Rentrer les brebis le soir : oui, mais c'est le moment où elles mangent. Et puis, après une attaque, les moutons ne veulent plus sortir de la bergerie le matin. « J'étais inquiète, ça puait le loup. Faut surveiller, c'est très contraignant. On a des parcs, mais en plus, il faut garder les brebis. Mes enfants ont peur, j'évite de les emmener avec moi. » Désabusée, elle tire le bilan : « C'est le retour à l'élevage intensif. Comme si on ne voulait plus de paysan en montagne. Et cette année, ce ne sont pas les loups qui m'embêtent, mais les sangliers qui se prennent dans les filets et qui font sortir les brebis. Après, on me dit que je ne sais pas faire les parcs. »

Une profession jugée

Les témoignages d'éleveurs dans l'impasse se multiplient. Jérôme Mure-Ravaud ne sait plus comment faire. Il s'est équipé de filets et désormais de patous, qui lui créent des difficultés avec le voisinage, que ce soit en montagne ou dans la vallée. Il décrit « un système de protection de guerre » et des contraintes qui décuplent : monter matin et soir pour parquer les brebis avec « le trouillomètre » à zéro. « Nous aussi, on a une vie de famille », lance-t-il. Il dit sa peur de l'accident avec les patous, « surtout avec les enfants ». D'après l'association des Eleveurs et bergers du Vercors Drôme-Isère, il y aurait 8 000 patous en France, dont 3 500 dans les Alpes. Un vrai business.
Il y a aussi Robert Belle-Larrant, éleveur à Saint-Pierre-de-Chérennes, 55 ans dont 50 passés avec les bêtes et à qui la DDT, suite à de multiples attaques de loup, a proposé un suivi sanitaire. Il n'en revient toujours pas. « Peu de professions accepteraient d'être jugées comme nous le sommes par la société civile », s'insurge Robin Tellene. La peur, l'incompréhension, les délais infinis d'indemnisation, la lourdeur administrative, les conséquences psychologiques et les pertes économiques sont le lot de ces éleveurs touchés par le loup. « J'ai abandonné la montagne, reprend Robert Belle-Larrant. Je perds 50% de la capacité d'alimentation de mon exploitation. Dans la vallée, les bêtes sont à 40° dans la bergerie en pleine canicule. Je ne sais pas dans quelles conditions va se passer la reproduction. J'ai de l'herbe en haut et je nourris mes bêtes avec des granulés. Quel est le bénéfice ? »

Un pour un

Pour Jérémie Jallat, responsable JA et éleveur bovins à Saint-Nizier-du-Moucherotte, « beaucoup d'énergie a été dépensée sur ce sujet et le Plan loup ne rime à rien. » Les attaques se multiplient et face à cela, les syndicats (FNSEA, JA, FNO, FNB) et l'APCA demandent que le nombre de prélèvements corresponde au nombre d'attaque. « Un loup tué pour un animal attaqué » exigent les éleveurs. « On constate que le nombre d'agriculteurs passant leur permis de chasse a augmenté de 20%, déclare Éric Greffe-Fonteymond, et ce n'est pas seulement pour chasser le sanglier ! ». Quitter la montagne ou se défendre : le dilemme se résume souvent à cela. C'est la raison pour laquelle l'intersyndicale demande « un droit de défense permanent et déconnecté des plafonds de prélèvement pour tous les éleveurs. » De même qu'elle rejette la conditionnalité des indemnisations, la gestion différenciée des troupeaux et oppose la notion de troupeaux non protégeables. Quant aux loups hybrides, la demande de la communication des analyses faites sur les bêtes prélevées par l'ONCFS est unanime et tous dénoncent le manque de transparence en ce qui concerne l'ensemble des données relatives au loup. Sur ce point, les éleveurs exigent que le loup hybride soit retranché des quotas de prélèvement.

Isabelle Doucet