Une montée en alpages sous tension
Vont-ils continuer à monter en alpage ou laisser leurs bêtes se faire dévorer aux portes des bergeries ? Face au loup, les éleveurs isérois ne connaissent aucun répit.
Et pour cause, au mois de mai 2020, le nombre d'attaques a augmenté de 172% par rapport à l'an passé, alors même que les troupeaux sont encore dans les bergeries ou pâturent en plaine. Depuis le début du mois, il ne se passe pas un seul jour sans qu'une attaque ne se perpétue en Isère. Aucun territoire n'est épargné, les plus récentes ayant eu lieu à Marcollin et Champier dans la Bièvre, Claix et Saint-Paul-de-Varces dans l'agglomération grenobloise. Ces faits laissent-ils préjuger d'une année 2020 plus meurtrière encore que les précédentes ?
« Tous les matins, nous nous demandons ce que nous allons trouver », explique Marie-Laure Mauny, éleveuse d'ovins et de bovins en Matheysine. Branchés sur MapLoup, les éleveurs découvrent chaque jour où le loup a « tapé », chez un voisin, dans le coin, en attendant que vienne leur tour. « Même les lamas et les ânes se font attaquer », poursuit l'éleveuse. Très touchée en 2019, elle a demandé des tirs de défense renforcés. « En matière de protection de troupeau, on ne peut pas faire plus », reprend l'agricultrice. Elle s'interroge sur un début de saison tourmenté. « Où en est la brigade loup ? Pourquoi les louvetiers ne peuvent-ils pas intervenir avant le 15 juin ? Pourquoi les prélèvements n'ont lieu que dans les Alpes Maritimes alors que nous aurions besoin d'en faire en Isère pour effrayer les loups ? Et puis, nous espérons que le versement des indemnités sera plus rapide qu'en 2019. »
Troupeaux sédentaires
Dans le Sud-Grésivaudan, où le loup n'hésite pas à descendre des contreforts du Vercors, le secteur est sous tension. « Nous avons des systèmes sédentaires et les mesures de protection ne sont pas adaptées à nos troupeaux, décrit Eric Greffe-Fonteymond, éleveur à Tullins. J'ai une dizaine de lots de 30/40 brebis dans des parcs distanciés et je ne peux pas mettre une personne derrière chaque lot. » Difficile de demander à des chasseurs qui travaillent en journée de se poster aux abords des parcs la nuit. Impossible aussi d'avoir recours à des aides bergers pour des troupeaux qui ne dépassent pas les 500 têtes. Détenteur d'un permis de chasse, Eric Greffe-Fonteymond a demandé des tirs de défense. « Il faudrait faire des battues », ajoute-t-il en se désolant que la campagne devienne un « Far West ». Il ajoute : « On se promène avec le fusil, pour faire le tour des parcs. Il a une double utilité : au cas où on croise le loup ou pour finir les brebis agonisantes. On n'a pas le choix. »
Tirs de défense
De l'autre côté de la rivière, à Rovon, Jean-Baptiste Rambert vient de subir plusieurs attaques du loup. Il a créé, il y a trois ans, un atelier ovin pour diversifier son exploitation nucicole. « J'avais monté neuf agnelles et une brebis plus âgée dans un pré, à 200 m à vol d'oiseau, raconte-t-il. Après une semaine sur place, le 4 mai au matin j'ai découvert une brebis mangée et deux esquintées que le vétérinaire a pu sauver. J'ai posté une caméra de surveillance qui a pris le loup en photo. La semaine suivante, alors que j'avais fermé les brebis dans un parc de nuit, je suis allé leur ouvrir vers 8 h du matin et à midi, une brebis avait été mangée, en plein jour. » Deux rangées de barbelés et deux fils électriques n'ont pas suffi à dissuader le loup. « Du coup, je les ai redescendues et je les ferme tous les soirs. C'est dommage car il fait chaud, et la nuit, c'est là qu'elles sont le mieux dans les parcs. Mais je ne vais pas monter les moutons pour les faire manger. Elles vont pâturer sous les noyers. » L'éleveur explique qu'il fauchera ses prés en hauteur, mais que les sous-bois seront livrés à la déprise. De plus parquer les brebis sous les noyers lui demande du travail supplémentaire. « On a beau être indemnisé, c'est décourageant », se désole-t-il, d'autant que le loup a aussi sévi dans la commune voisine, à Saint-Gervais. Déjà attaqué l'an passé, ce détenteur du permis de chasse a demandé un tir de défense.
800 mères, 14 chiens
Dans le Vercors aussi, l'inquiétude le dispute à l'exaspération. « J'ai déjà eu deux attaques en dix jours, et je ne suis pas encore monté en alpage, se désole Pascal Ravix, à Lans-en-Vercors. Elles ont eu lieu dans le village. » 9, 16, 21, 26 mai : les loups ont attaqué sans discontinuer entre Villard-de-Lans et Lans-en-Vercors. « J'ai 800 mères et 14 chiens de protection, énumère Pascal Ravix. Les loups ont attaqué la nuit deux lots de bêtes à proximité dans lesquels il y a toujours un ou deux chiens. » Il assure qu'il n'a jamais subi d'attaques aussi tôt dans l'année. Pour lui, les tirs de défense sont « de la poudre aux yeux ». « Les journées sont longues, on travaille 80 heures par semaine, ce n'est pas possible de surveiller sept lots de bêtes », explique-t-il alors même qu'il est aidé d'un berger et d'un aide berger. Pascal Ravix dit son amertume et redoute « la fin du pastoralisme ». Les attaques qu'il a subies ont été vraisemblablement commises par des loups subadultes en phase de dispersion : « ceux qui abîment le plus les bêtes ». Il mesure les conséquences de ces agressions : des brebis stressées et des chiens perturbés. « Nous nous efforçons de les sociabiliser très jeunes et les habituons à voir du monde pour éviter les problèmes à l'âge adulte, mais s'ils sont dérangés jour et nuit, ils peuvent être amenés à mordre », regrette Pascal Ravix, à la veille de la montée en alpage dans des secteurs très fréquentés du Moucherotte et de Seyssinet, aux portes de l'agglomération.
De pire en pire
« D'habitude, on craint de se faire attaquer en haut. Mais cette année, nous avons hâte d'y être car nous n'arrêtons pas de nous faire attaquer », confie Sylvain Pascal, éleveur ovin en Gaec à Mens. Dans le Trièves, plusieurs individus ou meutes sont suspectés, qui attaquent aux abords des bergeries et des habitations. Les éleveurs ont mobilisé les chasseurs pour surveiller les quatre lots d'un troupeau de 1 300 têtes. « Je ne suis pas pour mettre des patous. Même ceux qui en ont se font attaquer », plaide l'éleveur qui préfère la surveillance. Mais le loup est opportuniste, il attaque le plus souvent lorsqu'il pleut ou qu'il y a du brouillard et n'hésite pas à changer de troupeau. Sur l'alpage de La Salette, les bêtes sont regroupées chaque soir dans des grands parcs de nuit. D'expérience, les éleveurs trouvent qu'en cas d'attaque, c'est la solution où il y a le moins de dégâts. Mais ils ne se leurrent pas. Même avec des fils électriques, l'animal saute très haut. « Les éleveurs ont tous la trouille. C'est de pire en pire », confie Sylvain Pascal un peu fataliste « parce que rien n'avance vraiment ».
« La gestion du loup n'est pas maîtrisée, commente Amandine Vial, éleveuse de bovins à Chichilianne et référente loup pour la chambre d'agriculture de l'Isère. Il y a surprotection d'une espèce qui met en danger le monde agricole. » Elle milite pour un déclassement du loup en tant qu'espèce protégée. Face à l'inquiétante évolution de la prédation, la chambre d'agriculture met en place une cellule de crise « vers laquelle les éleveurs puissent se tourner en cas d'attaque ». La personne ressource est Amandine Vial. « Nous avons aussi mis en place un groupe technique indemnisation et protection afin d'étudier tous les dossiers rejetés en 2019, ajoute l'éleveuse. Mais lorsqu'elle s'est émue du fait que les lieutenants de louveterie ne sont plus autorisés à mettre en œuvre les tirs de défense simple jusqu'au 15 juin, la DDT lui a indiqué qu'il s'agissait de lisser les prélèvements afin de pouvoir intervenir au moment le plus opportun. Mais il semblerait que l'urgence soit déjà là.
Isabelle Doucet
Le loup en Isère
Depuis le début de l'année, il y a eu, au 15 mai, 49 attaques contre 18 en 2019, soit +172%.
Le nombre de victimes est de 185 contre 86 en 2019, soit +115%.
Le bilan total de la prédation en Isère est de 330 attaques en 2019 pour 1 170 victimes. 288 attaques ont été indemnisées pour un montant de 348 005 euros.
La protection des troupeaux s'élève à près de deux millions d'euros. Il y a 197 contrats d'engagés et 214 troupeaux aidés. Le poste le plus important est celui de l'aide à l'embauche de berger (990 000 euros pour 104 bergers), suivi du forfait éleveur/berger (676 000 euros) des clôtures électriques (201 000 euros), des forfaits chiens de protection (182 000 euros) et de l'achat de chiens de protection (11 700 euros pour 39 chiens).
En 2020, toutes les communes du département sont classées dans un cercle de présence du loup permettant d'avoir accès aux moyens de protection.
182 communes sont en cercle 1 : tout le sud du département, excepté les communes de la vallée de l'Isère dans le Haut-Grésivaudan (en cercle 3) ;
23 communes sont en cercle 2 : celles du Sud-Grésivaudan situées sur la rive droite de l'Isère) ;
306 communes sont en cercle 3 : le nord du département et les communes de la vallée de l'Isère dans le Haut-Grésivaudan.
Le plafond des loups à prélever en 2020 est de 90 individus (comme en 2019). Mi-avril, 17 loups étaient déjà morts.