Une résistance à la sécheresse très éprouvée
« Le moral est au plus bas. C'est la troisième sécheresse d'affilée. En 2018, c'était une sécheresse d'été, en 2019, au printemps, qui nous avait fait beaucoup de mal et nous a obligés à taper dans les stocks. Et en 2020, nous reprenons une sécheresse d'été. » David Rivière, éleveur charolais à Virieu et élu à la chambre d'agriculture de l'Isère, décrit une situation des plus alarmantes pour l'élevage isérois. « Comment continuer à garder des vaches dans ces conditions ? »
Paille introuvable
Il ne manque pas seulement de paille, il manque de tout. Les éleveurs tapent déjà dans les maigres stocks de fourrages reconstitués au printemps. Il n'y a eu qu'une fauche et beaucoup d'animaux sont rentrés à l'étable depuis belle lurette car il n'y a plus rien à manger dans les près. Les laitières préfèrent rester dans des bâtiments où la ventilation a été installée pour se prémunir de la canicule. « Nous aurions eu besoin de 10% de stocks supplémentaires pour passer l'hiver », assure l'éleveur alors que le capital fourrager a déjà été entamé.
Quant à la paille, « elle est introuvable cette année », poursuit David Rivière. Ou alors quelques bottes à des prix exorbitants. La récolte de céréales à paille, si elle a donné de bons rendements en grains, a été au plus bas quant au paillage produit. « Le peu de paille que j'ai, je le garde pour cet hiver », reprend l'éleveur qui a bien songé à vendre quelques animaux pour desserrer le troupeau, mais se trouve confronté à la fermeture de la plupart des marchés à l'export pour les broutards et les jeunes bovins.
Sur l'ensemble du territoire les producteurs se tournent vers la solution du maïs ensilage pour préserver l'alimentation des troupeaux, qu'ils soient au pré ou en bâtiment, bovins lait ou allaitant.
Une situation rare
« Se pose aussi le problème de l'abreuvement et du tarissement des sources », indique encore David Rivière. « C'est très sec, je charrie de l'eau dans les parcs », confirme David Gallifet, éleveur charolais à Bizonnes. Il fait le calcul : un parc, six bêtes, c'est 1 600 l d'eau qu'il faut réapprovisionner toutes les 36 heures et il y a 120 têtes dans le troupeau. « Cela nous occupe un bon moment. Et il n'y aura bientôt plus d'herbe. J'ai commencé à donner à manger dans les parcs. C'est une situation rare dans les Terres froides où il y a toujours de la rosée. »
Gilles Revouy, éleveur à Cour-et-Buis, se désole autant de ses cultures que de ses troupeaux dont une centaine de bovins viande ou lait. Il transforme toute sa production. « Je garde toutes mes céréales pour mes animaux. J'ai semé dans des conditions catastrophiques, ressemé au mois de janvier, j'ai mis du fumier, j'ai besoin de rendement, mais ça n'a pas marché. » Blé, orge, triticale : 1/3 de la récolte a pourri sur pied et l'exploitant a fait moitié moins de bottes de pailles qu'il réalise habituellement.
Les maïs ne sont pas plus reluisants. « J'ai déjà commandé 15 tonnes de céréales, s'inquiète-t-il. J'espère que l'hiver ne sera pas froid et que je pourrai laisser un maximum de bêtes dehors. » Les bovins se sont réfugiés sous les arbres, dans la vallée de la Varèze où ils recherchent l'ombre et un peu de fraîcheur.
Maïs express
Les prairies permanente sont au plus mal. Et les éleveurs comptent sur un automne un peu plus tempéré « comme en 2003 où l'on avait pu ramasser du vert au mois d'octobre », reprend Gilles Revouy. Mais pour l'heure, c'est paillasson : l'herbe a disparu. « Il y aura sans doute des prairies à ressemer. Tout ce que la sécheresse a abîmé, faudra le réparer », admet David Rivière. « Je suis 100% dépendant de l'eau de pluie », poursuit-il.
Du côté des irrigants, la situation est aussi très délicate. Certains secteurs font déjà l'objet d'abaissement du seuil de prélèvement, de moins 15 à moins 30%. « C'est encore une année assez spéciale », reconnaît Guillaume Noël-Baron, éleveur à Gillonnay, dont les cultures sont irriguées. « Nous sommes obligés d'ensiler les maïs grains pour nourrir les animaux. Heureusement que nous avons l'irrigation sinon les maïs seraient catastrophiques. » La réduction des prélèvements oblige les irrigants à rallonger les tours d'eau. « Le système d'irrigation date de 1986. De mémoire de mon grand-père, il ne se souvient pas l'avoir mis en route six semaines et demi durant sans jamais l'arrêter. C'est du jamais vu ! » Il reconnaît que l'irrigation apporte une sécurité alimentaire aux élevages et le nouveau système de rampes, mis en place cette année par la Cuma de la Bièvre, semble plus efficace que les enrouleurs. Semés les 15 avril, récoltés le 19 août, la mise en place de la culture du maïs n'aura jamais été aussi rapide : tout juste quatre mois.
L'éleveur a rentré les vaches dans l'étable, au frais, jugeant inutile de les laisser plus longtemps dehors. « On prône la pâture, mais en plaine ce n'est pas toujours possible comme en montagne. S'il n'y avait pas de maïs, il n'y aurait plus de vaches dans la plaine de la Bièvre. »
Solutions d'adaptation
En attendant des conditions météo plus favorable - il faudrait une bonne semaine de pluie -, les éleveurs cherchent des solutions pour adapter leurs productions. « Faut-il désintensifier, mettre moins de bêtes à l'hectare ?, s'interroge David Rivière. Faut-il faire du maïs afin de reconstituer un stock tampon, mais on s'aperçoit que c'est compliqué cette année ? » Aller vers l'autonomie alimentaire des troupeaux, c'est aussi miser sur les cultures de printemps « avec du vert et des coupes précoces ». Mais cela suffira-t-il ?
Les autres solutions sont l'irrigation, la mise en alpage, en pension, les retenues collinaires, mais tout le monde ne peut pas y avoir accès. « Nous sommes dans une zone de captage avec de l'eau qui coule et n'est pas exploitée, reprend David Rivière. Si l'on pouvait en stocker une partie l'hiver pour abreuver les bêtes en été et faire un peu d'irrigation pour sécuriser quelques hectares de maïs, ce serait un plus. Mais c'est un sujet qui fait débat »
Certains changent d'orientation et se lancent dans la vente directe de veau sous la mère plutôt que de faire du broutard de 8 mois. » Mais les exploitations voient leurs trésoreries se tendre, au risque que les animaux en souffrent. « Si les éleveurs n'ont plus les moyens de donner du foin et des minéraux à leurs animaux, ils s'exposent à un risque de perte de leur état de santé avec des problèmes de reproduction de démarrage de lactation par exemple », souligne David Rivière. Il craint que pour certaines exploitations, ce soit « la sécheresse de trop ».
Isabelle Doucet
Gestion de l'eau / Condition de survie pour les uns, menace pour l'environnement pour les autres, les retenues collinaires font l'objet de controverses. Un rapport de l'Irstéa de 2016 rappelle combien le sujet est complexe.Les retenues font débat
Les retenues, pour sécuriser l'approvisionnement en eau des productions agricoles durant l'été, sont des solutions employées bien avant l'agriculture moderne. En témoignent les impluviums recensés dans le Vercors.Alors que les sécheresses se succèdent obligeant le monde agricole à rechercher des moyens de garantir la sécurité et l'indépendance alimentaire de la France, le sujet des retenues d'eau fait débat, au prétexte notamment qu'elles auraient un impact sur la recharge des nappes phréatiques.En 2016, « L'impact cumulé des retenues d'eau sur le milieu aquatique » a fait l'objet d'une expertise scientifique collective (Esco) pilotée par l'Irstea (1) en partenariat avec l'Inra. « L'étude de l'effet des retenues est compliquée par la grande diversité de ces structures », est-il avancé en introduction de l'Esco. Nadia Carluer, hydrologue qui a pilotée l'étude, se montre extrêmement prudente quant aux conclusions relatives à la recharge de la nappe en eau. « Les échanges entre le plan d'eau et la zone aquifère sont difficiles à quantifier, indique le rapport d'expertise, car leur calcul strict demanderait une connaissance précise des propriétés hydrauliques et topographique du terrain supportant la retenue (...) » Le rapport indique que lorsque l'eau de la retenue puise dans la nappe, l'infiltration est favorisée en retour (75 à 80% de l'eau interceptée). Pour les retenues servant au stockage d'eau en surface, le flux d'infiltration moyen est faible et sans incidence car il se situe aux alentours de 1-2 mm/jour (...) », indique encore le rapport.De fait l'Esco s'interroge surtout sur la notion « d'effet cumulé ». Les retenues impliquent une perte d'eau pour le cours d'eau aval, elles constituent un piège à sédiment, possiblement un puits de carbone, d'azote et de phosphore, présentent un risque d'eutrophisation, d'implantation d'espèces exotiques, mais tout cela dépend « de l'emplacement de la retenue, de ses caractéristiques et du mode de restitution de l'eau en aval ». Et ces effets cumulés ont « rarement été l'objet de recherches », donc ne peuvent pas davantage faire l'objet de conclusions hâtives.Bref, l'évaluation des effets cumulés réclame « une vision d'ensemble du fonctionnement du bassin versant et de ses sous-bassins ». L'impact sera d'autant plus grand que les retenues seront nombreuses et les prélèvements soutenus. Mais l'étude le souligne : si elle s'est intéressée aux effets des retenues sur l'environnement, « elle n'a pas traité des dimensions économiques et sociales associées à leurs usages » dont il convient de tenir compte pour « objectiver l'évaluation de l'intérêt global de ces ouvrages ». Car, comme le rappelle Nadia Carluer, les retenues d'eau « perturbent le cycle de l'eau par rapport à ce qu'il aurait été naturellement », mais c'est aussi la raison de leur construction.Isabelle Doucet