Une vache de haute protection
L'expérience est à ce jour encore empirique, mais mérite toute l'attention que réclame la recherche de moyens pour lutter contre la pression du loup sur les élevages. Ces derniers étés, un groupe d'éleveurs du Vercors a fait le constat que la présence de vaches de race hérens dans les troupeaux protégeait les bovins des attaques de loup. « Rien n'est scientifiquement prouvé, explique Jean Lambret, éleveur à Corrençon-en-Vercors, mais cela mérite d'aller plus loin. » C'est ainsi qu'avec Gilles Dupenloup, président de la race hérens France et éleveur en Savoie, ainsi que Max Josserand, éleveur et négociant, les trois hommes se sont emparés du projet pour le porter à la connaissance des parlementaires et responsables gouvernementaux. L'objectif est multiple : tester à plus grande échelle l'aptitude des hérens à protéger les troupeaux, développer la filière de cette race à petit effectif, proposer une réponse de « coexistence pacifique ». Les porteurs du projet sont conscients que le sujet du loup « est brûlant » et pensent que la petite vache noire a sa carte à jouer sans attiser le débat.
Une hérens s'interpose
Jean Lambret, qui a longtemps été garde au parc naturel régional du Vercors, rappelle le contexte vertacomicorien. « Le loup est présent depuis 1996. Jusque dans les années 2000-2005, il s'agissait d'individus erratiques et les attaques avaient lieu seulement au détriment des troupeaux de moutons. Puis, les loups se sont constitués en meutes établies, à partir de 2009-2010. Ces individus, plus téméraires, attaquent les bovins depuis trois ans. » La prédation a commencé dans les alpages pour ensuite se rapprocher des villages. « La proximité ou non ne change rien à l'affaire. On observe une évolution du comportement du loup. » C'est dans ce contexte que les éleveurs de vaches hérens du Vercors, une demi-douzaine qui possèdent une quinzaine de têtes, se sont aperçus « que les troupeaux dans lesquels il y a des hérens ne sont jamais attaqués », rapporte Jean Lambret. Mieux « un éleveur a vu une hérens s'interposer face à un loup, alors que les génisses s'étaient réfugiées derrière elle ». L'explication est à trouver dans le caractère de la vache hérens « doux avec l'homme », mais « guerrière redoutable ». En témoignent les combats d'hérens où les vaches luttent pour qu'une d'entre elles s'impose comme leader du troupeau. Dominatrice, protectrice, la petite vache massive porte haut ses cornes qui lui sont un précieux moyen de défense.
L'hérens au milieu des bovins, peut être comparée à la présence du patou parmi les ovins, « les dommages collatéraux en moins », précise Gilles Dupenloup. Il avance aussi l'argument économique, une vache hérens étant un animal de rente. Mais les éleveurs sont conscients qu'une seule vache ne peut pas protéger un troupeau de plusieurs centaines de têtes en alpage. « Nous devons trouver le bon ratio », détaille Jean Lambret. Problème, la race est vraiment confidentielle. Aussi, les éleveurs recherchent avant tout un soutien à la filière. « Le cheptel national de quelques centaines de mères ne permet pas de placer des vaches de protection dans tous les élevages concernés », est-il indiqué dans l'argumentaire présenté par le groupement d'éleveurs. La démarche réclame également la mise en place d'une organisation pour la mise à disposition des hérens. Pour augmenter l'effectif global de la race en France, ils proposent la création d'une pépinière nationale d'élevage de génisses. La gestion technique en serait confiée à une structure spécialisée, type lycée agricole, et la gestion administrative à l'OSRAR*. Le projet prévoit la mise à disposition d'un technicien. Enfin, il importe que des doses d'insémination françaises puissent être rendues disponibles, la pratique étant encore très limitée.
Au moment de la révision du prochain plan loup, les porteurs du projet attendent donc un appui politique qui serait assorti d'un soutien financier à la filière. Sur les 20 députés sensibilisés en Savoie, Haute-Savoie et Isère, sept ont répondu aux courriers dont trois ont déjà assuré de leur soutien. En revanche, la réponse du côté du ministère de l'Environnement se fait attendre. Si bien que les éleveurs s'impatientent que leur démarche ne soit pas mieux prise en compte. « Nous sommes des précurseurs, reconnaît Jean Lambret. Nous commençons à creuser le sillon. » Ils sont persuadés que la vache hérens a « une réelle compétence » et que sa présence dans les troupeaux peut représenter une des réponses au problème économique, sociétal et environnemental que pose la cohabitation avec le loup.
* Organisme de sélection des races alpines réunies