Vaches à l'ombre et abeilles repues
C'est l'histoire d'un paysan qui cherchait de l'ombre pour ses vaches... Et du pollen pour ses abeilles. Installé en polyculture-élevage et associé au Gaec familial depuis 2015, Olivier Giroud prépare l'avenir de l'exploitation. La retraite de son oncle se profilant, il sait que la charge de travail va augmenter à court terme et qu'il faudra composer le changement climatique. Alors il anticipe.
Ingénieur agronome de formation, le jeune éleveur cherche donc à se simplifier la vie et réduire un peu la voilure, sans renoncer à ses trois ateliers : le lait (transformé en saint-marcellin par l'Etoile du Vercors), la vente de viande salers et la production de miel. Il veut également sécuriser le pâturage tournant dynamique auquel l'exploitation s'est récemment converti. Avec 150 hectares de SAU, dont la moitié en prairies naturelles, l'exploitation n'est pas mal lotie. Mais certaines parcellent manquent cruellement d'ombre. « Quand on regarde les haies, en bas de la pente, on se dit que les anciens ont assuré et qu'ils ne se sont pas trompés : aujourd'hui, les vaches ont de l'ombre », salue Olivier qui travaille depuis plusieurs mois à un projet de plantation après avoir suivi deux formations en agroforesterie.
Développer l'ombre
L'éleveur a déjà installé une quarantaine d'arbres mellifères pour ses abeilles (tilleuls, érables et merisiers), mais il veut aller plus loin. Au mitan de l'été, il a donné rendez-vous à David Billaut, conseiller forestier à la chambre d'agriculture, Antoine Marin, ingénieur-conseil chez Agroof, une Scop (1) spécialisée en agroforesterie, et Camille Blain, du service Environnement de la Fédération des chasseurs de l'Isère. Objectif : expertiser trois parcelles pour voir ce qu'il est pertinent d'y planter afin de développer l'ombre et d'améliorer les ressources mellifères.
Si la Fédération des chasseurs de l'Isère (FDCI) a été conviée, c'est qu'elle peut prendre en charge une partie du coût de l'opération dans le cadre de son dispositif en faveur des haies bocagères. Depuis 2008 en effet, elle mène une politique active dans ce domaine, qui l'a conduite à installer 1 400 plants chaque année, pour beaucoup en milieu agricole. « Les haies ont un rôle de brise-vent pour les troupeaux et les cultures, rappelle la FDCI. C'est une barrière végétale qui filtre le vent, limite la verse des cultures, protège le bétail des rafales et procure un abri naturel lors d’orages estivaux. » C'est également un « habitat complexe et diversifié [qui] attire un bon nombre d’insectes permettant de lutter biologiquement contre les parasites des céréales », eux-mêmes très prisés des faisans, perdrix, merles et autres grives. Et donc des chasseurs.
« Comme le Gaec de la Mure se trouve dans le périmètre du contrat vert et bleu de la Bourbre, nous le finançons avec les budgets Feder (2) que nous avons », précise Camille Blain. Il ne s'agit pas pour autant d'un projet agroforestier à proprement parler, dans la mesure où les Giroud ne vont pas tirer un bénéfice de la production de bois : « Ils veulent principalement faire de l'ombre pour les bêtes. Nous avons donc écarté l'aspect production et avons décidé de financer le projet. »
Haie brise-vent
Au final, la FDCI va fournir 80 arbres isolés, auxquels s'ajoute un linéaire double sur 60 mètres au fond d'une parcelle particulièrement exposée au vent. « La haie double rentre tout à fait dans notre fiche action, car en plus de son intérêt en termes de biodiversité, elle aura un effet brise-vent », indique Camille Blain. Les essences ont été choisies dans une liste dressée par la Fédération de chasse, en tenant compte de celles qu'Olivier a déjà plantées. « Ici, tout pousse », affirme l'agriculteur.
Seule la parcelle exposée au vent pose problème. « Ce n'est pas bon pour les arbres », prévient l'ingénieur-conseil d'Agroof. D'où l'intérêt d'installer une haie brise-vent, mais aussi de réfléchir aux essences capables de résister au vent et au manque d'eau. Antoine Marin préconise d'alterner arbuste et arbres conduit en cépée, avec un arbre de haut jet tous les quatre mètres, en évitant de les trop serrer, en raison du caractère limitant du sol. Entre autres essences, il préconise l'érable champêtre qui, grâce à sa rusticité et à son origine méridionale, devrait pouvoir affronter le changement climatique en cours. Pour les arbres de haut-jet, il propose de faire des groupes "biodiversité" avec des arbres fruitiers forestiers (pommiers et poiriers sauvages, alisiers...) et des groupes "biomasse", avec des arbres à croissance rapide (érable champêtre, tilleul...) et des chênes sessiles, dont la résilence au changement climatique a récemment été mise en évidence par l'Inra.
Choix des essences
En définitive, les trois parcelles d'Olivier Giroud n'accueilleront ni charme, ni merisier (trop de vent), mais des tilleuls, des érables planes, des érables champêtres, des chênes et des mûriers. Pas question pour la Fédération des chasseurs en revanche de financer la plantation de frênes ou d'acacias faux-robinier : « Il y en a déjà trop ». Antoine Marin suggère de contourner la difficulté en semant des graines d'acacia, « le seul arbre à croissance rapide qui conviendra à ces sols » et de « jouer sur la vigueur des frênes en place » en les étêtant. « Pour le moment, ce sont les seuls qui nous font de l'ombre : je ne vais pas les étêter ! », rétorque l'éleveur. David Billaut propose plutôt de les émonder (3) pour qu'ils s'étoffent en largeur.
Reste à déterminer précisément l'implantation des arbres. Fauchées au printemps et pâturées ensuite, les parcelles de prairies ont été découpées en paddocks d'un petit hectare pour le pâturage tournant dynamique. Après avoir calculé qu'il lui fallait 16 arbre par îlots, Olivier a réfléchi ses plantations en fonction de sa ligne de travail au moment de la fauche : « Quand on prépare le plan, il faut réfléchir au passage du tracteur et à la zone de retournement. Sinon, on galère. » L'éleveur a également pris en compte les maisons au-dessus d'une de ses parcelles. « J'irai présenter le projet aux voisins en expliquant qu'avec la déclivité, ils ne seront pas gênés, explique-t-il. Ça ne va pas leur boucher la vue. » Le chantier de plantation est prévu entre la fin novembre et le début de l'année prochaine.
Marianne Boilève
(1) Société coopérative et participative.
(2) Fonds européen de développement régional.
(3) L'émondage d'un arbre, dans une haie bocagère, se pratiquait autrefois pour favoriser l'apparition de gourmands. La taille s'effectuait toujours au même endroit de façon à ce que le bois s'épaississe au point de former des renflements cicatriciels. C'est ce qui donnait les arbres « têtards ».