Voir midi aux portes de l'Isère
A défaut de pouvoir en suspendre le vol, l'homme tente de capturer la course du temps. Celui-ci se joue un peu de cette audace, mais l'homme s'obstine. Avec succès. Alignements mégalithiques et calendaires, clepsydres (horloges à eau), scaphés (cadrans en pierre), méridiennes, cadrans solaires ou simple bâton planté dans le sol, les instruments conçus par le cerveau humain pour mesurer le temps en disent long sur son ingéniosité. Le musée Dauphinois rend un bel hommage à cette science devenue art. Prenant appui sur les trésors inventoriés en Isère (plus de 700 cadrans solaires répertoriés, ce qui fait du département l'un des plus riches de France), le musée porte un regard neuf sur ce patrimoine à la fois populaire et savant, tout en élargissant son propos à l'art de mesurer le temps.
Le soleil, horloge du monde
L'histoire commence sans doute lorsque l'homme a éprouvé le besoin de structurer son organisation sociale. Le soleil, « la plus grande horloge du monde » écrivait Voltaire, a été son premier instrument de mesure du temps. La succession du jour et de la nuit, le rythme des saisons, le mouvement des astres : autant de repères qui lui ont permis d'appréhender le temps qui passe et de scander la vie sociale, religieuse et économique. Pour l'apprécier et en estimer la durée, savants et simples bergers se sont construits des outils, parfois rudimentaires, souvent très perfectionnés. Deux passages consécutifs du soleil au zénith, l'écoulement d'un liquide, la combustion d'un solide : d'une civilisation à l'autre, les outils diffèrent, l'étalon se ressemble. L'exposition présente plusieurs objets insolites, comme ce bâton de berger, originaire de la cluse de Voreppe (1914), qui, une fois planté dans sol, indique le moment de la journée grâce à son ombre portée. Un outil aussi simple qu'efficace, utilisé par les bergers depuis des temps immémoriaux.
Mais comment mesurer le temps durant la nuit ou par temps couvert ? Là encore, les hommes ont fait preuve d'astuce, recourant à l'écoulement maîtrisé d'un fluide ou à la combustion régulière d'une matière inflammable pour mesurer le temps. Apparue en Egypte vers 1 500 avant J.-C., la clepsydre est une sorte d'horloge à eau, dont l'écoulement continu et régulier permet de mesurer une « quantité » de temps. Seul problème : il fallait la remettre chaque jour à l'heure à l'aide d'un... cadran solaire. En remplaçant l'eau par du sable, on obtient l'outil de mesure le plus répandu du XIV au XVIIIe siècle : le sablier. Dans un tout autre style, les Chinois inventeront l'horloge à encens, tandis que les moines d'Occident lui préfèreront la chandelle horaire pour rythmer leurs offices.
Cadrans de poche
Véritable propos de l'exposition, le cadran solaire est également l'un des instruments de mesure les plus anciens. Son principe de fonctionnement est assez simple : il s'agit de mesurer le déplacement de l'ombre d'un petit bâton appelé « style » orienté parallèlement à l'axe terrestre. Prêté par la commune de Roussillon, un cadran en pierre gallo-romain en forme de coquille (scaphé) indique ainsi douze heures de la journée, du lever au coucher du soleil. De nombreuses améliorations seront apportées au fil des siècles, quitte à en faire évoluer l'aspect : cadran horizontal, vertical (le plus répandu), équatorial (comme celui qui est installé dans l'ancien jardin de la cure de Montagnieu), cadran hémisphérique, cylindrique, polyédrique... Le musée Dauphinois présente plusieurs de ces étonnants cadrans multifaces, à la fois objets scientifiques et éléments de décor. Inventés à la Renaissance, ils feront leur apparition au XVIIe siècle dans les parcs, les jardins, les monastères ou les maisons bourgeoises. Dans une vitrine, sont également exposés curieux cadrans de poche, prouvant par là même que l'on peut se déplacer avec son cadran solaire. Ils sont présentés en compagnie de « montres solaires-boussoles » qui s'ouvrent comme des poudriers, et d'une étonnante « montre du berger » à style rétractable...
Après un détour par les cadrans à réflexion et la méridienne réalisée pour l'occasion par l'atelier Tournesol (voir encadré), le curieux est invité à faire connaissance avec la grande famille des cadrans isérois. Créés aux XVII et XVIIIe siècles pour la plupart, leur diversité témoignent de l'inventivité des cadraniers et des attentes de leurs commanditaires. Si les cadrans verticaux sont de loin les plus fréquents, on en trouve de toutes les tailles et de toutes les formes. Accompagnés de devises empreintes de sagesse populaire et de poésie rurale, ils sont l'œuvre d'artisans qui conjuguent le savoir-faire du maçon, le talent du fresquiste et la science du mathématicien. Quelques-uns d'entre eux ont laissé leur nom à la postérité, comme l'austère Clausel ou le joyeux Pascalis, le facteur de cadran le plus connu en Dauphiné. En 1876, Gustave Vallier a entamé un minutieux inventaire de ce petit patrimoine vernaculaire : il en a recensé 216 dans 138 communes. Ce travail sera complété par le Baron Rivière, puis par Auguste Favot, qui publiera en 1920 un ouvrage intitulé « Les cadrans solaires à Grenoble et dans le bas Grésivaudan » (346 cadrans inventoriés dans 83 communes) : une enquête non exhaustive, qui laisse peu explorées les zones de montagnes (Trièves, Oisans, Vercors, Chartreuse...). Ce manque a été réparé grâce à une mission d'étude conduite par l'atelier Tournesol au début des années 1990. Celui-ci a dénombré 698 cadrans dans le département, dont 538 antérieurs à la Seconde Guerre mondiale et 142 plus récents, pastiches d'anciens ou surprenantes créations gnomiques. Pour en faire le tour, un atlas interactif doté d'un écran tactile invite à découvrir la diversité des cadrans isérois par territoire. Autant d'invitations aux voyages.
Marianne Boilève
Le « temps vrai » de l'atelier Tournesol
Engagé dans la sauvegarde des cadrans solaires depuis 1986, l'atelier Tournesol se devait d'apporter sa contribution à la rétrospective présentée par le musée Dauphinois. C'est ainsi qu'il a investi le couloir de l'exposition pour y construire une méridienne de temps vrai, qui permet au visiteur de suivre la course d'un rectangle lumineux au fil des saisons. Le soleil se réfléchit sur un miroir incliné, posé sur le tableau d'une fenêtre Sur le mur, en face de la fenêtre, un tracé épuré concrétise le cycle annuel du « temps solaire du musée ». Au midi solaire, s'il fait beau, la méridienne permet ainsi de "voir" le passage du soleil. Arrivé au plafond le 26 avril, le rectangle de lumière a disparu du mur le 6 mai. Mais il reviendra le 6 août et le quittera définitivement le 17 selon les calculs de l'atelier Tournesol.
Voir midi à sa porte, les cadrans solaires de l'Isère
Une exposition présentée au musée Dauphinois jusqu'au 15 septembre 201430, rue Maurice Gignoux à Grenoble (sous la Bastille)
Ouvert tous les jours sauf le mardi de 10 à 19h jusqu'au 31 août (fermeture à 18h à partir du 1er septembre). Entrée gratuite.