Crise chez les céréaliers
En Isère, peu d'exploitations agricoles sont uniquement céréalières. Il n'empêche. Roland Primat, président de La Dauphinoise, tient des propos sans équivoque : « La tension et l'inquiétude qui grandissent dans les campagnes sont complètement justifiées ». Car, en 2014, malgré une production correcte en blé et en soja, exceptionnelle en maïs, une grande partie des marges des exploitations sera négative. Outre le contexte - une nouvelle ère, sans mécanisme de régulation, une grande volatilité des prix, l'engouement des fonds d'investissement à spéculer sur les matières agricoles - le marché des céréales est loin de se porter suffisamment bien pour rémunérer les producteurs. En 2014, la mauvaise qualité du blé, liée aux aléas climatiques, a entraîné son déclassement en blé fourrager. Associé à la baisse des cours, cette baisse de qualité a fait figure de « double peine » pour nombres de céréaliers. Même conjoncture compliquée au niveau du maïs, qui a également souffert de frais de séchage très élevés. La situation aurait pu être encore pire, si la compétitivité des productions françaises ne s'était trouvée renforcée en fin d'année grâce à la dépréciation de l'euro face au dollar, et au conflit russo-ukrainien. Dans le même temps, les coûts de production des agriculteurs se sont envolés (intrants, énergie, assurances, charges sociales, contraintes réglementaires...). Les trésoreries des exploitations sont mises à mal. D'autant que l'embellie de 2012 avait conduit les producteurs à investir. Le remboursement des mensualités contractées durant cette période est donc loin d'être terminé.
Pertes sèches
Mais les difficultés ne sont pas uniquement conjoncturelles. Elles vont être accrues avec la réforme de la Pac qui verra le début de sa pleine application lors de la campagne 2015. Même si toutes les données ne sont pas encore connues, les baisses seront conséquentes (de l'ordre de 23 % dans le Nord-Isère et de 32 % dans la plaine de la Bièvre, entre 2012 et 2019, selon une estimation du Cerfrance Isère). Les producteurs auront donc à composer avec ces pertes sèches, qui interviennent au plus mauvais moment, notamment les exploitations les plus intensives qui seront les plus touchées. Si Jean-Claude Darlet, président de la chambre d'agriculture de l'Isère, estime que la prise de conscience des agriculteurs sera progressive, pour atteindre son paroxysme en fin d'année, au moment du versement des aides. Certains l'ont déjà en tête et réfléchissent aux solutions à mettre en œuvre pour passer la crise : réduction d'utilisation d'engrais, de semences et de phytos, en veillant toutefois à ne pas trop perdre en productivité, réalisation d'emprunts, baisse de la sole de maïs au profit d'autres cultures, mise en œuvre de chômage partiel... Anaël Bibard, responsable du développement au Cerfrance Isère, estime que « des efforts particuliers sont à faire sur les frais de mécanisation des exploitations trop élevés dans le département (de l'ordre de 599 euros l'hectare en moyenne pour les structures céréalières contre 400 à 450 euros dans le bassin de la Beauce), et sur les stratégies de commercialisation (avec l'utilisation des outils que sont les prix fermes, les prix moyens de campagne, les marchés à terme, le stockage...), que ce soit en système coopératif ou individuel ».
Se diversifier
A La Dauphinoise aussi, la réflexion est lancée. « Pour ne pas sombrer dans le pessimisme, et continuer à se projeter, nous proposons de nouvelles alternatives à nos adhérents », indique Roland Primat. Les idées sont multiples, mais poursuivent toutes le même objectif : la diversification. Et le président de la coopérative d'énoncer quelques exemples : « La construction d'une filière locale de soja pour approvisionner les éleveurs en tourteaux garantis sans OGM ; la relance de la production de tabac ; le lancement d'une filière de plantes aromatiques et médicinales », tout en précisant que si « aucune de ces pistes ne se pose comme une solution unique, elles représentent un panel au sein duquel les agriculteurs peuvent piocher pour trouver de la valeur ajoutée pour leur exploitation ».
Isabelle Brenguier
Repères
Pour le blé (en prix Rouen, moins base 37 euros, en euros la tonne), le prix d'équilibre est atteint aux alentours de 170 euros, le coût de production (qui couvre la rémunération du producteur et le renouvellement du moyen de production) est atteint à hauteur de 180-200 euros, et le prix plancher de cette campagne, atteint le 24 septembre 2014, était de 119 euros.Pour le maïs, (en prix Rouen, moins base 37 euros, en euros la tonne), le prix d'équilibre est atteint aux alentours de 170 euros, le coût de production est atteint à hauteur de 180-190 euros, et le prix plancher de cette campagne, également atteint le 24 septembre, était de 93 euros.Source : estimations Anaël Bibard, Cerfrance Isère