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Foncier agricole

Des paysans sans terre en Isère ?

En clôture de l'assemblée générale de l'AAC, le 30 septembre, les agriculteurs de Chartreuse ont débattu de l'épineuse question foncière aux portes de Grenoble. Il existe pourtant quelques leviers pour soutenir les projets d'installation agricoles.
Des paysans sans terre en Isère ?

Etre agriculteur aux portes de l'agglomération grenobloise tient à la fois de l'aubaine et du cauchemar. Surtout quand on s'installe ou que l'on essaye de s'agrandir. « L'agglo représente un pôle de consommation important, mais implique aussi une pénibilité supplémentaire : la pression foncière », lance Christophe Bernard, exploitant à Quaix-en-Chartreuse. Installé en 1991, cet éleveur de bovins viande vient d'amorcer une activité d'engraissement de porcs, mais se retrouve confronté à une très forte tension en termes de foncier, comme nombre de ses collègues des massifs bordant l'agglomération grenobloise. Sur les 80 hectares qu'il exploite, plus de la moitié sont en fermage précaire : « Les propriétaires nous apprécient, mais ils ne veulent pas s'engager sur le long terme. Nous avons aussi des jeunes qui s'installent, mais qui ne peuvent pas se loger dans la commune. »
C'est le cas d'Anaïs Goffre, maraîchère à Saint-Martin-le-Vinoux depuis 2011. Elle cultive une quarantaine d'hectares au col de Clémencière, mais doit gérer une vingtaine de propriétaires différents, dont cinq seulement lui ont fait un bail. « J'ai tous les débouchés que je veux à Grenoble, mais je n'ai aucune certitude sur le long terme, déplore-t-elle. Comment voulez-vous vous projeter quand vous ne pouvez pas être sûre de continuer à exploiter les terres et que vous ne trouvez pas à vous loger ? Ici, il n'y a pas une maison à moins de 500 000 euros ou un loyer abordable. » Jusqu'à maintenant, la jeune femme s'est débrouillée en retapant une maison abandonnée que lui prête la commune. Mais sans garantie de pouvoir y rester, car le bien fait l'objet d'un litige entre la commune et les héritiers de la défunte propriétaire. « Souvent les communes me contactent pour des marchés paysans, mais encore faut-il qu'il y ait des paysans ! s'insurge Anaïs. Les communes et les communautés de communes doivent bouger là-dessus : il faut construire des logements pour les agriculteurs. Moi, je me considère comme paysanne, c'est un choix de vie et je veux m'installer dans le pays que je cultive. Je ne me vois pas habiter en ville et monter chaque jour pour aller cultiver les terres des riches. On n'est plus à l'époque féodale ! »

Bloquer le foncier agricole ?

Pas assez de logements, pas assez de terres alors que des espaces se ferment par ailleurs : telle est la situation paradoxale dans laquelle se trouve la Chartreuse. Dans le cœur du massif, une dizaine d'hectares ont disparu chaque année entre 2007 et 2013 : six sont allés à l'urbanisation, quatre se sont enfrichés ou boisés. « C'est une perte sèche pour l'agriculture », souligne Muriel Ferrandes, de la Safer, qui précise : « Un exploitant à titre précaire va moins s'impliquer sur des parcelles qui se réduisent ». Une problématique que l'on retrouve en Belledonne ou dans le Vercors. D'où l'intérêt de sécuriser la question des fermages. « De nombreux agriculteurs ont des kyrielles de propriétaires, dont certains ne savent même pas où se trouvent leurs terres, indique Jean-Marc Vallet, conseiller transmission à la chambre d'agriculture. Le problème, c'est que bien souvent, les propriétaires sont mal informés : beaucoup ne veulent pas signer de bail pour pouvoir vendre un jour. Mais un bail, ça peut se casser. Si un terrain classé agricole doit changer de destination pour cause de PLU, le bail est résilié. »

Lors de l'assemblée générale de l'AAC, les agriculteurs de Chartreuse ont débattu de l'épineuse question foncière aux portes de Grenoble.
Les communes aussi ont une carte à jouer. « Si on veut garder une agriculture dynamique, il faut une volonté des élus pour bloquer le foncier agricole », lance Christian Gaude, le dernier agriculteur de La Tronche. A Mont-Saint-Martin, la commune a procédé autrement. « Depuis des années, on voyait partir tous nos agriculteurs et les milieux se refermaient, raconte Adeline Fournier, adjointe en charge de l'agriculture. Or nous sommes au bout d'une route : la sécurité incendie représente un enjeu important. Alors, très égoïstement, nous avons créé une AFP (1) sur 25 hectares : un éleveur met ses vaches sur une partie, un autre ses 200 brebis sur l'autre partie. » La commune s'est également lancée dans un plan de boisement, « ou plutôt de non boisement », précise l'élue. L'idée est d'essayer de figer la situation pour éviter l'emboisement des zones exploitées et faire défricher ce qui est en train de se fermer. « Mais c'est très fragile, prévient Adeline Fournier. Il suffit qu'un agriculteur craque ou renonce pour que tout bascule. »

Marianne Boilève

(1) Association foncière pastorale.