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Comité de territoire

Le bien-être, ça se décrète

Agriculteur et sociologique, François-Régis Lenoir était l'invité de l'assemblée générale du comité de territoire du Sud-Grésivaudan. Il a abordé les questions du du bien-être et du travailler ensemble.
Le bien-être, ça se décrète

François-Régis Lenoir a cette double casquette d'agriculteur et de docteur en psychologie sociale. « Cette connaissance de l'économie, de la sociologie et du fonctionnement du monde agricole permet un échange plus facile avec les agriculteurs », observe-t-il. Un pied dans sa ferme, une exploitation en polyculture de 170 hectares dans les Ardennes, un pied dans son cabinet de prévention des risques psychosociaux Puzzle concept à Reims, il se penche sur la question du mal-être au travail.

Il a été un des premiers en France à poser des diagnostics psychosociaux en entreprises. Toutes les entreprises. « La partie agricole est venue naturellement, puis a pris de l'ampleur », reconnaît le psychologue.

Fin février, il était l'invité du comité de territoire du Sud Grésivaudan, sur le thème « Bien dans sa tête, bien dans ses bottes ».

 

La question du bien-être au travail et dans la sphère privée est prépondérante dans le milieu agricole.

Caractère obsessionnel

Si la question du mal-être en agriculture ne fait aucun doute, le chercheur base ses interventions sur la théorie des sphères de vie qu'il développe depuis quelques années. Il considère qu'une façon de « gérer le mal-être en agriculture est de passer de plus en plus d'heures dans la sphère professionnelle ». Ainsi, « les personnes se retrouvent à oublier leur relation à leur famille, leurs amis, ainsi que toute dynamique sociale et affective ». Bientôt l'activité professionnelle revêt un caractère obsessionnel. Ce qui rend impossible l'ouverture d'esprit à un possible champ de solutions, ou seulement à faire autre chose, « y compris une réflexion par rapport à ses propres pratiques ». Tout est bloqué. « Or, l'équilibre des sphères de vie est celui de toute une vie », ajoute le scientifique.

Dans ces conditions, il pose la question : « Comment réussir à garder corps et à prendre du temps pour soi ? » Il estime que c'est une décision qui se décrète. Une question de volonté. C'est par exemple « se mettre ensemble pour travailler et se dégager des week-end ». Il ajoute : « Si on ne le décrète pas, on est esclave du système. Cela ne nécessite pas des moyens supplémentaires. C'est un problème de prise de conscience, qui permet de rééquilibrer sa vie. »

Fausse liberté

Le plus difficile est sans doute de passer par le premier niveau de prise de conscience. Mais le psychosociologue donne quelques clés. Apprendre à travailler à plusieurs, communiquer, négocier, partager, aborder les points de désaccord, les savoir-être et les savoir-faire, c'est aussi monter en compétences professionnelles et donc s'affranchir de contraintes, s'améliorer.

« C'est la même chose sur le plan affectif. Ne pas développer de compétences pour avoir des échanges avec son conjoint, ou les personnes avec lesquelles on est censé passer du temps, n'est pas lié qu'à la personnalité mais aussi à l'expérience et à la prise de conscience d'une dynamique d'échange et de partage », note François-Régis Lenoir.
Il observe la « confusion entre l'indépendance et l'isolement » qui dicte le choix de certains vers l'achat d'un tracteur « au nom d'une fausse liberté », plutôt que de partager une machine à plusieurs. « La liberté la plus importante est celle du choix du type de culture », avance-t-il.
Le sociologue insiste sur une des solutions qui est le travailler ensemble, notamment en Cuma. Sur des mêmes productions, les agriculteurs parviennent à récupérer de la valeur ajoutée, baissent leurs charges, gagnent de l'argent, prennent plaisir au travail collectif et rompent l'isolement. L'adage est simple : récupérer de la qualité de vie en mutualisant les outils de travail et les moyens humains.

Un tabou

Il n'oublie pas pour autant les difficultés liées à la crise économique « et la guerre contre la grande distribution qui a dévoré une grande partie des marges qui permettaient aux gens de vivre ». Mais là encore, le collectif a du sens. François Régis Lenoir plaide pour « que les filières aient un discours pour récupérer de la valeur ajoutée, du réseau de distribution, une dynamique, faire des embargos ».

Il préconise que chacun prenne ses responsabilités, à son échelle, individuelle, locale ou sociétale, et soit acteur du changement. Valorisation, innovation, travail collectif, formation, structuration des filières, arbitrage de l'Etat : les pistes d'amélioration sont multiples. Il est urgent de les considérer. Le sociologue pointe « des niveaux d'alerte significatifs » et confirme le chiffre d'un suicide d'agriculteur tous les deux jours. « Mais les chiffres sont un faux débat. C'est de toute façon beaucoup trop. Les suicides sont quatre fois plus nombreux que les accidents de la route. Mais cela reste un tabou ».

 

Oliver Gamet, président du CTSG.


Ces questions ont fortement intéressé les adhérents du comité de territoire du Sud Grésivaudan venus échanger avec François-Régis Lenoir. « Il a réussi à aller à l'essentiel et à déclencher des réflexions », commente Olivier Gamet, le président de CTSG.

Isabelle Doucet
Comité de territoire

La famille et le métier

Dans la région du Sud-Grésivaudan où le contraste pourrait être fort entre nuciculture et élevage, les exploitants agricoles ont su garder un esprit de solidarité et un certain sens du collectif. La dynamique du comité de territoire en témoigne. L'année 2015 a été très riche en événements. Elle a vu l'aboutissement de projets d'importance comme le lancement de la Boîte à essai à Chatte, qui accueille des porteurs de projets dans le domaine de l'agriculture et du service aux entreprises, et d'autre part, la présentation de l'exposition « Double Je », portraits de 14 femmes du territoire qui abordent l'articulation entre vie de famille et vie professionnelle. L'initiative connaît un tel succès que l'exposition circule bien au-delà du département. La vie agricole avec ses hauts et ses bas, le comité de territoire a fait de ce thème un de ses axes de travail, notamment en invitant le sociologue Francis-Régis Lenoir.
Le comité de territoire du Sud-Grésivaudan a tenu son assemblée générale fin février.

Sur un plan plus économique, le comité poursuit ses expérimentations de couverts sous noyers et œuvre à la valorisation et à la transformation des productions locales. Pour renforcer ces initiatives en 2016, le CTSG s'appuiera les leviers européens que sont le programme Leader ou le dispositif Psader. « Nous souhaitons renforcer la communication auprès des agriculteurs et du grand public », avance Olivier Gamet, le président du CSTG. Le comité possède déjà son site et sa newsletter, mais projette d'éditer une fiche de communication sur la place de l'alimentation dans les ménages. Pour conserver sa dynamique le comité travaille étroitement avec les jeunes de la MFR de Chatte, en accompagnant les nouvelles installations et en proposant un système de tutorat.
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