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Rencontre

« On asphyxie les producteurs »

À l’occasion de la mobilisation régionale agricole à Lyon, Hervé Lapie, secrétaire général de la FNSEA, revient sur le sens des actions syndicales engagées depuis plusieurs mois.

Par Christopher Levé
« On asphyxie les producteurs »
Hervé Lapie, secrétaire général de la FNSEA.

Pourquoi ces actions syndicales, aujourd’hui ?

Hervé Lapie : « Se mobiliser pour défendre son métier, c’est légitime. Entre Strasbourg, Bruxelles et les actions dans les régions, c’est indispensable, à la fois pour aller chercher les sujets européens et pour traiter les sujets franco-français. »

Le Mercosur est-il devenu le symbole de la mobilisation agricole ?

H.L. : « Le Mercosur fait partie d’un totem, mais il n’est pas seul. Il y a la PAC, la fiscalité, les accords commerciaux… Et derrière le Mercosur, il y a surtout la question de la compétitivité de l’agriculture française. Ce que nous combattons aujourd’hui, c’est un empilement normatif et réglementaire qui asphyxie les producteurs. Il faut retrouver une capacité d’entreprendre, de produire sur place, de créer de la valeur ajoutée, de l’emploi et du revenu dans les exploitations. Le Mercosur est un symbole, mais le problème est plus large. »

Vous parlez beaucoup des normes. Est-ce le cœur du malaise agricole ?

H.L. : « Oui. Les normes et la réglementation sont devenues un vrai frein en France. On sait très bien que nous sommes plombés par cette sur-réglementation. Aujourd’hui, on a un Premier ministre qui cherche des économies, mais on n’a pas le sentiment qu’il veuille réformer son administration ou son État pour en faire réellement. C’est pourtant ce que nous attendons. »

Y a-t-il un point de non-retour ou encore des solutions ?

H.L. : « On continue de négocier. Le 19 décembre, nous étions chez le Premier ministre, puis à nouveau début janvier. Nous avons proposé un moratoire sur l’eau, sur les schémas d’aménagement du territoire, sur le loup et la prédation, avec un principe clair : pas d’interdiction sans solution. Nous demandons aussi une loi d’urgence agricole. Le travail syndical est encore possible, mais les fenêtres sont étroites et cela ne changera pas totalement le logiciel agricole. Il faut donc continuer le combat. »

Les prochaines échéances politiques comptent-elles dans cette mobilisation ?

H.L. : « Oui, clairement. Il faudra porter les sujets agricoles lors de la future présidentielle. La vraie question, est :  « est-ce que la France veut redevenir un État puissant sur le plan agricole ou continuer une forme de décroissance en oubliant sa place en Europe ? ». Il y a le court terme, sur lequel on peut encore faire bouger les lignes, et il y a le structurel, qui devra être posé politiquement. »

Vous sentez-vous soutenus par les Français ?

H.L. : « Je pense qu’aujourd’hui, près de 80 % de la population est derrière le mouvement agricole. On le voit partout où l’on passe : à Calais, à Paris, à Bruxelles. Des gens viennent nous apporter à manger, nous proposer de l’aide, parfois même une douche. Bien sûr, il y aura toujours des personnes réfractaires, mais globalement, le soutien est très fort, et c’est essentiel dans les négociations syndicales. »

Tout va-t-il désormais se jouer à Bruxelles ?

H.L. : « Il y a un enjeu majeur à Bruxelles, notamment sur la PAC et son budget. Nous voulons un budget au moins identique, qui tienne compte de l’inflation. Le Mercosur, l’Ukraine, l’Inde, l’Australie : tout cela se décide à Bruxelles. Mais la France a encore la capacité de légiférer pour alléger le fardeau administratif et réglementaire, et libérer les énergies. Aujourd’hui, la crise est plus forte en France que dans d’autres pays européens, notamment à cause de la sur-transposition. C’est ce que nous avons voulu corriger avec la loi Duplomb, même si tous les décrets ne sont pas encore sortis. »

Malgré tout, gardez-vous une lueur d’espoir ?

H.L. : « Quand on est syndicaliste, il faut toujours garder une lueur d’espoir. On se bat pour améliorer le quotidien de notre génération, mais aussi celui de la génération qui arrive. Il faut redonner des perspectives aux jeunes, une ambition, et réussir la transmission. Aujourd’hui, on traverse une crise de la vision, une crise économique et une crise identitaire. La passion ne suffit pas : elle ne fait pas vivre. Il faut du revenu dans les exploitations pour investir, pour former les jeunes, pour construire l’avenir. Alors oui, il faut continuer d'y croire, continuer de se battre et rester responsables, en faisant des propositions concrètes. »

Propos recueillis par Rémi Morvan