Quelles suites après la mort des vaches ?
« Les bêtes mourraient debout. Elles se jetaient contre les barrières. Comme elles nous connaissaient, elles nous courraient après pour mourir. Elles tombaient comme des mouches », raconte Philippe Monin, éleveur à la Buisse. Le 3 décembre 2016, son troupeau de vaches allaitantes, de race charolaise principalement, a été décimé. Il a perdu une vingtaine de bêtes en quelques heures, bavant et prises de convulsions. Sur place le vétérinaire a réussi à sauver quelques bovins en leur administrant de la cortisone. « Mais toutes les gestantes sont mortes », explique l'éleveur. Le bilan est lourd, exceptionnel, inédit : sur le lot de 60 bêtes, 25 sont mortes et 35 sont touchées. Aucune mise bas qui a suivi ne s'est bien passée. Tous les veaux sont morts dans les 24 heures. « Je ne vais de toute façon pas garder ces bêtes », reprend l'éleveur qui a décidé de mettre le reste du lot à l'herbe en attendant l'abattoir.
« Du jamais vu »
Le sort s'acharne sur cette exploitation. « En octobre 2009, un incendie a détruit le bâtiment de stockage. J'ai passé l'hiver sans foin et sans paille et j'ai reconstruit le bâtiment. Il a à nouveau brûlé en août 2010 », détaille l'exploitant que ces deux sinistres ont mis au ban des assurances. « Et maintenant, on s'en prend aux vaches, devant chez moi. » Ce sont les cinq premiers box de la stabulation qui ont visiblement fait l'objet de la malveillance. « Le poison a été répandu sur du foin et les bêtes ont été attirées par un produit d'appel. Puis elles ont développé la toxine », explique l'éleveur qui attend les résultats des analyses. « Un produit, qui n'est pas d'origine chimique, qui fait tomber les animaux à cette vitesse-là, c'est du jamais vu », renchérit Gérard Seigle-Vatte, maire de Paladru et élu au Pays voironnais. Le vétérinaire a procédé à des autopsies des panses qui ont écarté le risque de maladie.
Aujourd'hui, l'agriculteur fait le bilan : le préjudice subi depuis décembre s'élève à 100 000 euros. « Il faut trois ans pour faire une vache. Je n'aurai pas de broutards, pas de primes, 25 bêtes sont mortes, il faut envoyer 40 génisses à l'abattoir et mettre au renouvellement les 40 génisses qui étaient destinées à l'engraissement », détaille Philippe Monin. Il ajoute à cela les frais de vétérinaire (sauvetage des bêtes, autopsie et vaccination de tout le troupeau) et les pertes d'exploitation. Le préjudice moral ne se chiffre pas. « Je suis touché financièrement, mais aussi psychologiquement. J'ai perdu 11 kg », lâche-t-il.
Cagnotte de solidarité
Plusieurs réunions ont rassemblé les élus, la DSV, les représentants de la chambre d'agriculture et du Pays voironnais, le Sillon dauphinois, les gendarmes, le Cerfrance et les services du département. Les élus ont envoyé un courrier au procureur lui demandant que l'enquête soit relancée sur la base de compléments d'analyse. Si l'acte criminel était reconnu, l'exploitant pourrait prétendre à des dédommagements. Pour l'heure, la mairie de La Buisse a mis en place une cagnotte de solidarité pour aider l'éleveur à faire face (site du Pot commun).
Les causes de l'empoisonnement sont encore indéterminées. Tous les animaux ont eu le même fourrage et seuls les premiers box ont été touchés. « Il y a un faisceau de présomptions qui peut faire penser à un acte criminel », avance prudemment Gérard Seigle-Vatte.
« On veut me faire dégager »
Ces accidents auraient-ils un rapport avec l'urbanisation du secteur ? « On veut me faire dégager », assure Philippe Monin. « En 2009, il y a eu un projet de déviation. Jusque-là, je n'avais pas eu de problème », explique-t-il. Le secteur connaît aussi une forte pression d'urbanisation. « Trois cents maisons vont être construites à côté du bâtiment qui a brûlé », affirme l'exploitant. Je n'y suis pour rien et c'est moi qui dérouille. » L'agriculteur gêne-t-il avec son exploitation isolée ? Soucieux de la rentabilité économique de sa ferme, l'éleveur veille à ce que son troupeau ne descende pas en dessous de 100 mères, ce qui n'est pas sans incidence sur les règles d'urbanisation. Conformément à la règle d'éloignement et afin de préserver l'activité agricole, il convient en effet de respecter une distance de 100 mètres pour construire des bâtiments à usage non agricole en présence d'exploitations déclarées comme installation classée pour la protection de l'environnement (ICPE). Or, la déclaration ICPE intervient à partir de 100 vaches allaitantes.
« On détruit notre foin, on vient tuer nos vaches, mais je suis toujours debout, voilà l'urbanisation ! », s'indigne Philippe Monin. Son seul espoir est que l'enquête soit relancée pour que la série noire cesse. « Cela crée un climat de malaise sur le territoire », reconnaît Gérard Seigle-Vatte en soulignant l'élan de solidarité qui s'est constitué autour de l'éleveur.