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Trail

Trails et alpages peuvent-ils faire bon ménage ?

Le développement des trails de montagne en Isère n'est pas sans poser problèmes aux éleveurs et aux agriculteurs, surtout en période d'estive. D'où la nécessité de travailler bien en amont avec les professionnels.
Trails et alpages peuvent-ils faire bon ménage ?

Des coureurs en montagne, les troupeaux en voient défiler depuis longtemps. Mais les bêtes croisent désormais un autre animal dans les prairies et les alpages : le « trailer ». Chaussé de basket, parfois outillé de bâton, l'animal, mi-homme, mi-chamois, se déplace en courant, souvent en troupeau lui aussi, sauf lorsqu'il s'entraîne. Cette année, l'Isère accueille pléthore de trails, dont la plupart se déroulent en montagne : onze en Chartreuse, six en Oisans, une dizaine en Belledonne... Certains sont de petites « machines », qui n'acceptent pas plus de quelques dizaines de participants, comme le défi de l'Oisans. Mais d'autres sont d'énormes organisations qui nécessitent une logistique en conséquence. C'est le cas notamment de l'ultra trail des quatre montagnes (UT4M). Calqué sur l'ultra trail du mont Blanc, l'UT4M attire près de 1 000 coureurs venus de vingt pays, autant d'accompagnants, plus de 350 bénévoles qui arpentent les massifs autour de Grenoble durant trois jours... et deux nuits. Un « événement ambitieux » s'enorgueillissent ses organisateurs, qui n'est pas sans incidences sur le travail des exploitants.

Attitude constructive

Pour les bergers et les agriculteurs, habitués à voir passer des randonneurs sur les sentiers, la chose ne pose pas de problème en soi, à condition de respecter les prairies de fauche. « Si on nous prévient en amont et que nous avons le temps de nous organiser, tout se passe bien », assurent la plupart des professionnels qui s'arrangent pour déplacer leurs troupeaux au moment du passage des trails. Mais tous n'en ont pas la possibilité, notamment en fin d'estive. Parfois aussi, les itinéraires ont beau avoir été déterminés très en amont, en accord avec les communes, les propriétaires et les parcs naturels quand il y en a, les éleveurs ou les bergers ont l'impression d'être mis devant le fait accompli. « Nous ne nous opposons pas aux trails, ce ne serait pas porteur, déclare Vincent Gilbert, éleveur à Saint-Pierre de Chartreuse. Mais quand des activités viennent piétiner les nôtres, il faut qu'on nous consulte. Les agriculteurs doivent prendre conscience qu'en s'organisant, ils peuvent anticiper les problèmes et mieux gérer les conflits. » Le parc naturel de Chartreuse a bien compris la leçon :  « En 2010, quand nous avons monté les trois jours de Chartreuse avec la société Raidlight, nous avons sous-estimés certains points, reconnaît Charlotte Dupont, du parc naturel du Vercors. Nous n'avons pas assez travaillé avec les agriculteurs et les forestiers. Aujourd'hui, tout n'est pas réglé, mais nous réalisons un énorme travail ensemble. Les gens se parlent et les conflits diminuent. » Depuis, les 11 courses parrainées par le parc sous l'appellation Trophée de Chartreuse, sont toutes organisées dans une démarche « éco-responsable ».

Un mode de déplacement inhabituel

Mais au fait, en quoi le passage d'une course poserait-il plus de problèmes que celui de hordes de randonneurs ? « Le mode de déplacement des trailers n'est pas du tout habituel pour les troupeaux, explique Bruno Caraguel, coordinateur général de la Fédération des alpages de l'Isère (FAI). Ce sont des déplacements assez silencieux et rapides, à toute heure du jour et de la nuit, en dépit des barrières horaires. Les ruminants n'ont absolument pas l'habitude de ce genre de chose, donc ils peuvent avoir des réactions assez vives. Et quand il y a un chien de protection dans l'affaire, les choses se compliquent encore. » La plupart du temps, des solutions techniques peuvent être trouvées (parcs, grillages...). Mais que faire en fin d'estive, au moment délicat de la descente, lorsque les bergers sont mobilisés pour aller chercher les animaux restés en arrière ou lorsqu'ils doivent garder les animaux sur le bas de l'alpage alors que la situation est tendue pour de multiples raisons (espace semi-boisés où l'on peut égarer des bêtes, présence du loup, enjeux environnementaux comme le tétras-lyre...) ? « Il faudrait caler les dates en fonction de la présence des troupeaux », répond la FAI.

Ambassadeurs des alpages

Autre difficulté : le profil des coureurs. Beaucoup sont des gens de la région, habitués des sentiers de montagne, qui en connaissent les us et coutumes. Ceux-là savent qu'il faut rester sur les chemins, ne pas couper par les prairies de fauche et ralentir, voire se tenir à distance, à l'approche des troupeaux sous peine de se faire croquer les mollets par quelque patou sourcilleux. Mais les « nouveaux arrivants », souvent des marathoniens venus de milieux urbains, n'ont pas forcément la même culture... D'où l'importance des briefings au moment du départ, afin d'expliquer ce qu'est un alpage et comment il faut se comporter. La FAI a d'ailleurs obtenu de présenter une exposition sur les bergers et les alpages au départ de l'UT4M, afin que « les trailers prennent conscience que la montagne n'est pas qu'un tas de cailloux pour faire du dénivelée ». Et se fassent par la suite ambassadeurs des alpages...

Marianne Boilève

 

Ravito en produits locaux

La plupart des organisateurs de trail affirment leur volonté de travailler avec les producteurs locaux. Mais ils se contentent souvent de quelques produits pour le pot d'accueil ou le repas de fin de course. « Les produits sont trop chers », justifient-ils. Forts de l'expérience menée au cours des rencontres Brel, les agriculteurs de Chartreuse se sont pourtant organisés avec le parc pour produire un catalogue de tous les produits susceptibles de remplacer les vivres de courses standard. Sur les autres massifs, la démarche n'est pas aussi aboutie. Pourtant les organisateurs de trail, comme Jean-Pierre Simorre (Ultra Trail du Vercors), seraient preneurs. Une idée à cultiver ?

 

Le point de vue de l'expert

Bruno Caraguel, coordinateur général de la Fédération des alpages de l'Isère, revient sur la nécessité de concilier demande sociale et contraintes professionnelles.
A la fin de la période d'estive, le massif de Belledonne accueille deux gros trails. Comment réagissent les éleveurs ?
Vu la date des trails et le positionnement des troupeaux à ce moment-là, les éleveurs sont obligés de les sortir des circuits de pâturage pour éviter les risques de confrontation avec les patous. Rien que ce travail-là sur un alpage, c'est quatre à cinq journées de travail pour positionner le parc, mettre les brebis dedans et les y tenir. Plus trois à quatre journées pour démonter l'affaire et tout remettre en ordre. Ça a l'air de rien, mais c'est colossal en terme d'organisation, surtout en fin d'estive, au moment où on commence à rassembler les troupeaux pour la descente.
Avec quel œil considérez-vous le développement des trails en montagne ?
Notre rôle ce n'est pas d'être dans l'opposition. Il y a une demande sociale qui est d'utiliser la montagne de cette manière-là. On peut lutter si on veut, mais ça ne va pas aller bien loin, car c'est un des éléments de l'économie montagnarde. Si les gens qui organisent les trails sont irrespectueux, forcément on ira contre. Mais pour l'instant les rapports sont plutôt bons. Ce qui est dommage, c'est qu'on se retrouve à organiser des trails pendant la période pastorale.
Cette nouvelle donne n'est-elle que contrainte ?
Il est vrai que les courses drainent beaucoup de monde qui peuvent générer une activité économique. Pour l'UT4M par exemple, cela représente environ 1 000 coureurs et 2 000 accompagnants, qui ont besoin de manger, de boire et de dormir. Cette année, nous avons été beaucoup dans l'organisationnel. Pour les éditions à venir, il faudra que nous calions mieux les dates et que les acteurs du territoire s'organisent pour présenter une offre de qualité, notamment en matière de ravitaillement. Les trailers ont besoin de protéines non grasses, de la viande séchée par exemple, et d'aliments énergétiques, comme le pain d'épice. Il faut que nous arrivions à proposer des produits locaux qui correspondent. Pourquoi pas de l'agneau d'alpage séché ?