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Prédateurs

Un été très loup

La pression du loup a été très forte cet été dans les massifs isérois, provoquant de nombreux remous autour de la question des limites de la gestion du grand prédateur.
Un été très loup

Le dérochement de Lavaldens, début juillet, a sensiblement écorné l'image du loup. Exactement 376 brebis dérochées, une récupération des cadavres et leur identification pendant deux jours dans des conditions épouvantables, des rotations d'hélicoptères et une note totale de plus de 104 000 euros : l'épisode est dramatiquement exceptionnel. A la mi-août, pas moins de 691 bêtes avaient déjà péri sous la dent du loup ou à cause de ses attaques dans les massifs isérois. A ce jour, la somme dédiée à l'indemnisation du bétail et à la protection contre le loup s'élèverait à 749 000 euros en Isère au titre du Plan loups.

Même si, d'après l'ONCFS* le nombre de meutes reste stable en Isère, les loups se sont montrés particulièrement actifs cet été, faisant preuve d'une grande capacité d'adaptation à leur environnement. Il y aurait environ 300 loups en France en 2013 et leur population augmente de 20% par an. Autant dire que la pression ressentie par les éleveurs et les bergers est bien réelle, avec le sentiment que désormais la situation leur échappe. « L'espèce loup n'est plus sous contrôle, constate Valérie Séchier, éleveuse référente montagne à la chambre d'agriculture de l'Isère. Avec le Plan loups actuel, l'élevage ovin est en voie de disparition. De nombreux éleveurs ont joué le jeu et pris des mesures de protection, mais finalement subissent les mêmes dégâts que ceux qui n'en prennent pas. » Les services de l'Etat ont rapidement pris la mesure de cette situation de crise. Le préfet de l'Isère a rencontré une délégation de professionnels le 7 juillet et pris un arrêté de prélèvement d'un loup dans le massif du Taillefer le 11 juillet. Attaqué par l'Association pour la protection des animaux sauvages, il a été suspendu le 1er août 2014. Le 13 août, un Comité départemental loup s'est réuni pour faire le point.

Les limites du système

En effet, de nombreuses questions résultent de cette situation. Dans les faits, les arrêtés de prélèvements sont systématiquement attaqués et suspendus sur la forme. Les subtilités sont à rechercher dans les articles 22 et 23 de l'arrêté interministériel du 15 mai 2013 et le respect des conditions dérogatoires aux interdictions de destruction. Le caractère de dommage exceptionnel n'a ainsi pas été retenu par le tribunal administratif concernant le dérochement des 376 brebis... De plus, en dépit des plus de 15 jours écoulés entre la prise de l'arrêté et sa suspension, la mise en place d'une chasse à l'affût n'a pas permis de dénicher un seul canidé. En 2014, le Plan loups autorisait le prélèvement de 36 loups au niveau national et l'été s'achève sans aucune prise. Zones trop vastes, carcan règlementaire trop contraignant ? Pour les partisans de la régulation du loup, c'est le système complet qui atteint aujourd'hui ses limites avec des mesures de protection devenues vaines, une réglementation déjà dépassée, des interventions inefficaces, une opinion publique indifférente et le pastoralisme qui déroche.

Inefficacité

Certains élus de montagne semblent cependant prendre la mesure du problème. « La situation est explosive, nous ne pouvions pas ne rien faire alors que dans quelques jours nous allons mettre en valeur les métiers de la montagne », lance Pierre-Yves Bonnivard, un des six maires des communes du Col du Glandon, entre Isère et Savoie, initiateur des « Etats généraux du pastoralisme et des loups », qui se sont déroulés le 18 août dernier. Venus très nombreux, les bergers, les éleveurs et les professionnels de la montagne ont pu exprimer leur ras-le-bol. « On ne veut plus vivre avec le loup dans nos départements », a tancé Luc Ettelin, le président du syndicat ovin de Savoie. Joël Mazalaigue, maire de Glandage dans le Diois (26), où les éleveurs renoncent les uns après les autres, avec pour conséquence la fermeture du milieu et une raréfaction de la biodiversité, dénonce l'inefficacité des mesures de prélèvement. Car à court terme, c'est ce que réclament les professionnels avec l'appui des chasseurs : que la mise en œuvre des prélèvement soit facilitée. « Laissez-nous faire », confirment les chasseurs.
C'est d'ailleurs le sens de l'arrêté du 5 août dernier, pris par les ministres de l'Environnement et de l'Agriculture - et aussitôt attaqué par les association naturalistes - qui prévoit la possibilité de prélèvement de loups dans le cadre d'opérations de battues aux grands gibiers, c'est-à-dire durant la période de chasse. Cette ouverture a d'ailleurs fait partie des conclusions du dernier Comité loup de l'Isère. Les éleveurs ont également été invités à réclamer des tirs de défense (individuel, avec une arme à canon rayé et à proximité des troupeau) systématiquement après une attaque. Mais ils préfèreraient opérer des tirs de défense renforcée, qui prévoit l'intervention de plusieurs tireurs.
A moyen terme, tous sont conscients que la solution passe par une modification des textes européens, notamment de la directive dite Habitats et de la Convention de Berne pour lesquelles le loup fait l'objet d'une « protection stricte ». Au col du Glandon, les parlementaires venus nombreux ont promis de s'atteler à la tâche.

Isabelle Doucet

*ONCFS : Office national de la chasse et de la faune sauvage

Eleveurs /

« On se moque de nous »

« Ce n'est plus possible », soupire Béatrice Labansat, éleveuse ovine à Vaujany et mère de Timothée et Collin Orand éleveurs également. C'est le troupeau de Collin qui a déroché à Lavaldens, tandis que Timothée compte déjà quatre attaques et a perdu 20 bêtes. « Regardez le visage de mes fils, ils n'en peuvent plus, ils sont fatigués ». Pour Béatrice Labansat, l'élevage de mouton était un beau projet familial, qui se transforme peu à peu en cauchemar. « Le loup, on en discute depuis 20 ans et ça n'avance pas. Des solutions concrètes existent comme faire appel au milieu de la chasse. Mais rien n'est simple. On a l'impression que l'on ne veut pas nous aider. Il y a beaucoup de discours et peu d'avancées. Tant que cela ne touche que le monde paysan, cela n'atteint pas trop de monde. Mais quand le loup arrivera dans les villages alors les gens prendront conscience qu'il prolifère. » Pour cette éleveuse, il est temps « de se rendre compte de l'erreur colossale qui a été faite au niveau européen ». Et lorsqu'on donne l'autorisation aux éleveurs de procéder à des tirs de défense avec des armes à canon lisse d'une portée d'une cinquantaine de mètres, elle estime « on se moque de nous » et relève les contradictions entre un discours condescendant qui ne parvient pas à se traduire dans des actes. « Qu'on nous laisse travailler tranquillement », plaide-t-elle.
ID

 

Mesures de protection :
Quatre mesures entrent dans le cadre du plan loup : les parcs de regroupement mobiles électrifiés, les parcs de pâturage de protection renforcée électrifiés, les chiens de protection et l'aide au gardiennage.

Indemnisations

L'indemnisation des pertes dues au loup est déclenchée à partir du moment où les services de l'Etat ont été contactés (DDT : Direction départementale des territoires)
Pertes directes : indemnisation en fonction du sexe et de l'âge de l'animal décédé. Elle varie entre 90 et 525 euros par ovin. Pour les bovins, cela va de 500 à 1 620 euros.
Pertes indirectes : 0.8 euros par bête sont alloués aux bergers dans une limite de 300 bêtes. Si le troupeau est protégé, le berger reçoit 0.4 euros en plus par brebis.
Animaux disparus : 20% de l'indemnisation des pertes directes. (Circulaire du 27 juillet 2011)

En 2012, au niveau national, les dépenses d'indemnisation se sont élevées à 2 millions d'euros et celles de protection à 8 millions d'euros.

 

Voir aussi notre dossier complet sur le loup sur terredauphinoise.fr