Y aura-t-il de la méthanisation en Isère ?
L'Isère reste à ce jour un territoire vierge de méthanisation. C'est ce que montre la carte régionale des installations de production biogaz en service ou en projet. Hormis deux stations d'épuration iséroises, c'est le désert. Pis, le seul projet considéré comme en développement est celui de Méthanisère à Apprieu, actuellement sous le coup d'une procédure qui bloque le chantier.
Pourtant, les initiatives ne manquent pas. Il y en aurait même une quinzaine, prêtes à sortir de leurs cartons. Mais voilà, en Isère, ça bloque. Jeudi dernier 6 décembre, à Bourgoin-Jallieu, la DDT, le Département et la chambre d'agriculture ont organisé une rencontre réunissant les porteurs de projet de méthanisation isérois. « J'espère qu'une véritable filière est appelée à naître », a insisté Bertrand Dubesset, le nouveau directeur adjoint de la DDT.
Acceptabilité sociale
« La méthanisation ça marche », tenait à rassurer Matthieu Eberhardt de l'agence régionale Aura-EE. La preuve, Claude Mercier du domaine de Boulieu, a installé une unité de méthanisation à Essert-Blay en Savoie il y a déjà dix ans. Si l'enquête publique s'est bien déroulée, il reconnaît la nécessité d'un travail explicatif auprès des élus. « Ils ne connaissent pas ou peu le métier ». Sa méthode : faire visiter son exploitation. « C'est un gain de temps et les avis évoluent quand les gens voient comment ça se passe. » Thierry Froissart, de la DDT de l'Isère, a été chef d'exploitation au lycée agricole de La Motte-Servolex au moment du développement de l'unité de méthanisation. Un projet qu'il a géré en deux temps, passant de la déclaration à l'autorisation, en fonction du changement de nature des intrants. Il partage le sentiment de nombreux porteurs de projets traumatisés par les enquêtes et les réunions publiques qui mettent en jeu les « contristes ». Il a en effet été beaucoup question d'acceptabilité sociale, qui apparaît comme l'un des principaux freins de la filière en Isère. « Nous travaillons depuis six ans sur notre projet, avance Lionel Termoz Bajat, le président de Méthanisère. Pour les formalités, tout le monde est avec nous, politiquement, nous avons de nombreux soutiens, dont celui du président du Département. Mais quelle est la validité d'un permis de construire et d'une déclaration ICPE quand quatre personnes peuvent ralentir le projet ? Nous avons investi plusieurs centaines de milliers d'euros. Au niveau financier, c'est trop gourmand, au niveau délais, c'est trop long. » Comme tous les autres porteurs de projet, il attend des solutions concrètes.
Méthanisère est un exemple des nombreux écueils auxquels sont confrontés ces dossiers. Il a aussi été attaqué sur son actionnariat, l'écartant des aides, bien que la SAS soit à majorité détenue par des agriculteurs et que le projet soit 100% agricole. Principe de réalité, la qualité du détenteur du capital conditionne la capacité d'emprunt bancaire.
Ouverture du capital
Pour le directeur de la FDSEA, Christian Olles, il importe de « travailler tous ensemble », et de dépasser le clivage porteurs privés/exploitants agricoles qui peut être bloquant. C'est exactement ce que dit Jean-Philippe Dubois, de la SARL Ligno, qui porte un projet territorial à Marsanne dans la Drôme. « Le modèle économique n'est pas sur la revente de digestat ou de compost, mais sur celle du gaz, souligne-t-il, et le partenariat avec les agriculteurs est gagnant-gagnant, pour les intrants, le compost et l'ouverture du capital.»
Très discret, le projet Agrométha, à Eyzin-Pinet, avance avec le soutien de Vienne-agglo. Il produira du biométhane par injection. L'objectif est de fournir un carburant pour alimenter les transports en commun et d'installer une pompe de bioGNC (biométhane gazeux carburant), la première en France. Le porteur de projet relève l'effort fait par GRDF pour l'injection, qui prend désormais en charge 40% des coûts de raccordement au réseau, ce qui divise la note par deux. Le projet Saint-Louis énergie, à Anthon, s'est quant à lui adapté à la loi de transition énergétique qui revalorise le tarif d'achat pour les unités de biogaz de moins de 500 kW. Ce sera donc 499 kW contre les 2,2 mW initialement prévus. « L'ennui, c'est que certains collègues actionnaires n'ont pas pu se maintenir dans le gisement d'apports », regrette Pierre Jargot. Il dit la peur des élus locaux face à la filière méthanisation, ses difficultés « à inverser la tendance », l'énergie déployée à communiquer, l'exigence de transparence. Pourtant, il souligne combien en zone périurbaine, le digestat, doté d'un fort pouvoir fertilisant, présente une solution pour réduire les nuisances olfactives.
Mise aux normes
D'autres dossiers sont bien moins avancés. Aoste Méthaterre, porté initialement par GEG et une association d'agriculteurs, s'est scindé en deux projets plus modestes, à Corbelin et Pressins. Ce qui agace les agriculteurs du coin, c'est le projet industriel de l'entreprise agroalimentaire d'Aoste, qui à cet effet a demandé un diagnostic sur le potentiel d'épandage à la chambre, ce que l'organisme consulaire ne peut refuser de délivrer. Enfin, dans la Bièvre, où les zones vulnérables sont nombreuses, quatre projets sont à l'étude, à Saint-Jean-de-Bournay, Saint-Siméon-de-Bressieux, Saint-Etienne-de-Saint-Geoirs et Champier.
Il a fortement été question d'aides publiques, la porte d'entrée étant l'Ademe, de révision des seuils d'autorisation, d'aléas à intégrer dans le business plan, de gouvernance, de tarification et de retour à des valeurs collectives. Quant aux mises aux normes des installations, même si la méthanisation apparaît comme une solution collective à un problème individuel, les représentants de la DDT ont conseillé aux fermes d'éviter les reports au prétexte qu'un projet de méthanisation est à l'étude.
Isabelle Doucet
Pilotage