Alpage de Clavans : l'attaque de trop
C'est la vingt-quatrième attaque depuis le 9 juin. Bilan : « 150 bêtes tuées ou mordues. » La semaine dernière encore, 150 brebis ont déroché, paniquées par le loup. Le regard clair, le verbe haut, Gérard Vidau, éleveur transhumant originaire de Fontvieille, ne compte pas renoncer pour autant à son alpage de Clavans. Ni modifier sa pratique. Cette montagne, il la connaît bien. Son père le pratiquait déjà au milieu des années 60, et tout minot, Gérard y gardait le troupeau familial. Aujourd'hui l'éleveur en partage les versants avec Michelle, sa mère, 69 ans, bon pied bon œil. C'est elle qui a subi des pertes la semaine dernière. Deux attaques coup sur coup, l'une sur la crête des Sauvages, l'autre sous l'arrête de Prahouat. La bergère ne s'est pas tout de suite rendu compte de l'ampleur de la catastrophe. « Quand elle est montée, mercredi matin, ma mère n'a vu que les brebis mordues, tuées en haut de l'arête, raconte l'éleveur. Les gardes du parc sont montés avec elle le lendemain. C'est du haut de l'arête de Prahouat qu'ils ont vu le dérochement. » Le lendemain, le macabre comptage révèle 154 brebis gestantes tuées ayant déroché et trois agneaux de 72 heures.
Patous inefficaces et dangereux
Calme mais déterminé, Gérard Vidau ne demande qu'une chose : que le loup les laisse travailler en paix, lui et sa mère. Et que les gardes du parc, ou les chasseurs, aident les éleveurs à se débarrasser du prédateur. Apparu sur l'alpage en 1998, le loup n'avait pour l'instant pas trop pointé son museau (14 bêtes tuées en 1998, 28 en 2002, un dérochement en 2004). Cette année, il se déchaîne. Pour tout moyen de protection, l'éleveur et sa mère n'ont qu'un aide berger. Et une carabine à infrarouge. Ils ne veulent entendre parler ni de patous (inefficace sur 2 000 hectares et trop difficile à gérer avec les randonneurs, nombreux sur l'alpage) ni de parc de nuit : « Nous sommes contre le fait d'enfermer les victimes, alors que le tueur, lui, bénéficie de liberté, argue l'éleveur. Mes brebis, elles mangent couramment jusqu'à minuit. Je ne les enfermerai pas dans un parc de contention. »
Agneaux paniqués
Pour contrer les attaques, l'éleveur monte la garde. Quitte à dormir avec ses bêtes, la peur au ventre. Le loup, il l'a vu à plusieurs reprises. La première fois, c'était au Peyron. L'éleveur était monté en pleine nuit pour aller voir ses bêtes. Blouson fermé jusqu'au col, respiration courte, la gorge sèche, Gérard a attendu, carabine sous le bras. A trois heures du matin, le prédateur a fait son apparition. « Les brebis bêlaient, les pierres roulaient, les agneaux étaient paniqués. J'ai trouvé des bêtes tuées, chaudes. J'ai levé ma lampe et j'ai vu deux yeux. Une grosse tête. De très près. Une autre fois, je l'ai vu avec mes jumelles à infrarouge. J'étais armé. J'ai essayé d'y mettre dessus : impossible. Les brebis tournaient comme des folles. J'ai fait des rondes pendant des heures. Je n'ai pas pu le trouver. » Autorisé à réaliser un tir de défense, Gérard Vidau n'hésitera pas à utiliser son arme la prochaine fois qu'il croisera le "tueur". « Pourquoi je fais ça ? Sans doute par vengeance. Je sais que ce n'est pas bien, mais j'ai eu trop de bêtes mordues. » Et trop de dommages collatéraux : 200 agneaux manquent à l'appel, 800 tonnes de paille et 400 tonnes de foin n'ont pas été ramassées : « Cet été, j'ai passé mon temps à courir après les carcasses et à soigner les blessées. » L'éleveur compte prendre un avocat pour faire valoir ces pertes induites.
Marianne Boilève