Projeter la filière fruits vers l’avenir
L’ensemble des acteurs de la filière arbo étaient réunis à Chanas le 28 janvier. Ils ont partagé constats et expériences pour mettre en avant les opportunités dans certaines productions et donner envie à des jeunes de s’installer pour contribuer au renouvèlement des générations.
Six installations pour 10 départs. Tel est le taux actuel de renouvellement des exploitations arboricoles de la région Auvergne Rhône-Alpes. Dans un contexte où 55 % d’entre elles ont au moins un de leurs membres qui est âgé de plus de 55 ans, favoriser les installations et les transmissions dans ce secteur d’activité est une priorité.
C’est pourquoi, Perrine Vandenbroucke de l’Isara (1), Marie Mallet de la Chambre d’agriculture de l’Isère, et Eugénie Couzon de la Chambre d’agriculture Auvergne-Rhône-Alpes, ont organisé le 28 janvier à Chanas, en plein cœur de la zone de production de la vallée du Rhône-Nord, une journée d’échanges sur ce sujet. En partageant diagnostics et expériences, elles ont souhaité créer une émulation auprès des différents acteurs de la filière pour leur donner des perspectives. Si les difficultés à surmonter n’ont pas été occultées, le ton était résolument optimiste, et les témoignages qui se sont multipliés ont laissé poindre des opportunités.
Souveraineté alimentaire
La filière doit faire à de nombreuses problématiques qui lui sont spécifiques. Les niveaux de capitalisation sont élevés. Les délais de retour sur investissement sont longs. Les maîtrises techniques sont complexes. Les exploitations doivent adapter leurs productions au changement climatique et les enjeux autour de la valorisation des produits et de la rémunération sont importants.
« Pour autant, malgré une forte concentration du nombre d'exploitations ces dernières années, le niveau de la production fruitière de la région se maintient, tant en valeur qu’en volume. C'est très positif, et cela l’est d'autant plus que dans ce domaine où nous importons plus de 50 % de nos fruits et légumes frais, l’enjeu de souveraineté alimentaire est important », explique Perrine Vandenbroucke.
Des opportunités
Producteur à Saint-Prim et responsable à la Chambre d’agriculture de l’Isère et à Interfel, l’interprofession des fruits et légumes frais, Jérôme Jury fait part des nouveaux comportements des consommateurs, plus attentifs aujourd’hui à l’origine des produits. Il indique également que du fait de ce faible taux d’auto-approvisionnement, les distributeurs ne sont pas en mesure de répondre à cette attente de référencement régional, autant en produits frais que transformés.
« Cela nous offre des opportunités », estime-t-il. Evoquant la fraise, il explique que bien que la Française soit plus chère que l’Espagnole, le marché français gagne des parts, « et ce malgré des coûts de production plus élevés ». Ce constat se vérifie pour tous les petits fruits rouges et notamment pour la myrtille dont la consommation a progressé de 27 % en un an. Le chef d’entreprise fait état « de possibles marges de progressions, de dynamiques à créer, sur des productions qui seraient adaptées à l’Isère et à la région Auvergne-Rhône-Alpes ».
Selon Jérôme Jury, il appartient à chacun de définir sa stratégie, entre filière longue et circuits courts. Il considère que la première catégorie, qui passe par des organisations de producteurs et aborde des marchés au niveau national, se maintient. Grâce à des volumes suffisamment importants issus de la concentration des exploitations, les producteurs peuvent obtenir des référencements dans la grande distribution.
S’agissant de la vente directe, qui représente quand même 30 % des volumes écoulés, il estime qu’« il faut faire attention à ce qu’il n’y ait pas trop d’arboriculteurs qui choisissent ce modèle, car cela risquerait de créer une concurrence entre eux qui conduirait à une aberration où la valorisation en circuits courts serait moindre qu’en filière longue ».
« 36 casquettes »
Acheteur chez Charles et Alice, entreprise qui transforme des fruits en compotes, Thibaut Foucard indique que les relais de croissance sont davantage observés en produits transformés qu’en fruits frais. Aussi, préconise-t-il, au moment de l’installation ou de la plantation, de s’assurer du potentiel que permet la variété choisie dans ce domaine.
Il évoque également la contractualisation, arguant que ce système peut assurer des débouchés, donner de la visibilité sur le long terme ou permettre d’obtenir des prêts bancaires dans le cadre d’une nouvelle installation au sein d’une exploitation déjà existante. Même s’il y a une vraie tendance de fond en faveur des produits transformés, il reconnaît que l’avenir est difficilement prévisible, et que le consommateur est « compliqué, dans la mesure où il veut du produit français avec une qualité française, mais au prix de l’export ».
Installée à Chanas, « au cœur du verger », l’organisation de producteurs (OP), Les fruitiers dauphinois, rassemble 17 producteurs représentant 10 000 tonnes de volume et 430 hectares de surface. « Tous produisent, stockent et conditionnent eux même leur production et nous la commercialisons en toute transparence », détaille Bertrand Duculty, responsable technique qualité.
Producteur en Ardèche, Benoît Revol-Tissot a rejoint l’OP, car il préférait « la vente en gros qu’au détail ». Estimant qu’être agriculteur, c’était avoir « 36 casquettes », les Fruitiers dauphinois lui enlèvent les aspects commerciaux, techniques sur les cahiers des charges à respecter et administratifs. Il a aussi été séduit par la jeunesse du groupe, qui s’est renouvelé dernièrement, lui conférant un nouveau dynamisme avec des productions qui fonctionnent bien.
Projets collectifs
Producteur de cerises et de framboises dans le Rhône, Grégory Rousset, livre sa production à la coopérative Sicoly, dont il est vice-président. Agé de 38 ans, père de deux enfants, il déclare sans détour « être heureux en tant qu’agriculteur et bien gagner sa vie ».
Préoccupé par le renouvellement des générations en agriculture, il estime qu’avec ses propos souvent négatifs, « la profession se tire une balle dans le pied ». Déterminée à changer de discours, la coopérative se fait accompagner par un cabinet de communication depuis deux ans. « Elle nous aide à tisser des liens avec les écoles d’agriculture pour attirer des jeunes arboriculteurs et former les nouveaux administrateurs. Ce sont des investissements sur cinq à dix ans (2), mais à l’échelle de la coopérative, qui dispose d’un chiffre d’affaires de 40 à 50 millions d’euros, cela peut se faire. Ce sont de vrais choix stratégiques que nous assumons », indique-t-il. Les administrateurs espèrent bien que les différentes actions de communication qu’ils mettent en place conduiront à davantage de reprises. « Nous avons des atouts à faire valoir. Nous voulons nous faire connaître, nous diversifier, offrir des opportunités, en circuits courts, dans la grande distribution et à l’export. Grâce à la coopérative, nous pouvons porter des projets collectifs, porteurs de sens et inscrire l’arboriculture dans l’avenir. C’est très stimulant ! », conclut-il.
Les différents témoins considèrent tous que l’argent est un critère d’attractivité qu’il ne faut pas considérer comme tabou. « Un jeune qui s’installe doit avoir des perspectives de rentabilité. » Il est donc important qu’il se renseigne au préalable sur les opportunités de chaque culture, car certaines sont plus rémunératrices que d’autres. L’âge des vergers à reprendre, la possibilité d’une installation en cadre sociétaire réclamant un moindre capital d’entrée sont aussi des critères à prendre en compte. Pragmatiques, ils disent tous : « quand on veut monter un projet, il faut une calculatrice, un comptable et un banquier ».
Isabelle Brenguier
(1) l’Ecole d’ingénieurs en agronomie, alimentation et environnement
(2) 30 000 euros pour chacun de ces deux champs d’actions
Expliquer les métiers
Pour faire connaître les métiers de l’arboriculture, les acteurs de la filière vont à la rencontre des établissements scolaires et des prescripteurs de l’emploi.
Préoccupée par son renouvellement, la filière fruits cherche à attirer de nouveaux publics. Pour faire connaître ses opportunités et ses métiers, ses différents acteurs multiplient les démarches et les interventions auprès des scolaires. Ainsi, cette année la Chambre d’agriculture de l’Isère a pris contact avec certains collèges du département pour participer à leur forum des métiers. Un partenariat a d’ailleurs été mis en place avec la Communauté de communes Entre Bièvre et Rhône pour créer les bonnes conditions de ces interventions grâce à l’élaboration de fiches métiers et à la création d’un réseau de producteurs locaux et d’acteurs de la filière prêts à témoigner.
Ainsi, le 23 janvier, Thomas Rozier, jeune producteur en maraîchage et en fruits à Anjou, et Agathe Munoz, commerciale chez les Fruitiers dauphinois de Chanas, sont venus présenter leur parcours et leur expérience à cinq classes de 3° du collège Jeanne d’Arc du Péage-de-Roussillon. « Leur jeunesse les a avantagés pour créer des échanges intéressants avec les élèves », souligne Marie Mallet, de la Chambre d’agriculture de l’Isère, qui insiste sur la nécessité de raccrocher les jeunes à la réalité de leur territoire.
De nouveaux profils
Ces démarches auprès des jeunes viennent compléter celles qui sont effectuées auprès des prescripteurs de l’emploi, tels les agents des CIO (Centres d'information et d'orientation), de France travail ou des conseillers en évolution professionnelle. Forte de son expérience, Nathalie Chuzeville, chargée emploi-formation à l’Anefa l’Association nationale pour l'emploi et la formation en agriculture, engage les professionnels à élargir le champ de leurs recherches, considérant qu’il est impossible de rester dans le seul périmètre agricole. Elle préconise également de tenir compte des attentes des nouveaux profils des candidats « qui aiment parcourir les territoires, découvrir des choses, qui ont envie de travailler dans ce secteur d’activité, mais qui ne veulent pas s’endetter. Il faut prendre le temps d’expliquer les métiers ». Les différents professionnels constatent qu’il est nécessaire de promouvoir et de renforcer encore l’attractivité des métiers de l’agriculture. « Le travail à réaliser en la matière est important. Il faut que chacun agisse à son niveau, avec ses moyens, de façon à être complémentaire et à toucher un large public », estiment-ils d’une même voix.
IB
L’arboriculture en chiffres
Troisième région productrice, la filière fruits en Auvergne-Rhône-Alpes, compte 37 000 hectares de vergers, soit 17 % des surfaces nationales
En termes d’évolutions de surfaces, en 23 ans, la poire a perdu 54 %, la cerise 32 %, la pomme 25 %, la pêche et la nectarine 72 %, l’abricots 30 %. Mais ces dernières années, la tendance est à la stabilisation.
En revanche, en dix ans, la noix a progressé de 20 %.
Au niveau des structures légumières et fruitières, la région compte 6 000 exploitations productrices de fruits, 12 coopératives, 67 expéditeurs, 66 grossistes, 13 importateurs.