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COOPERATION

Des nuciculteurs isérois posent un regard d'expert au Burkina

La coopération décentralisée entre la région Rhône-Alpes et celle des Hauts-Bassins (Burkina Faso) a son volet agricole : un partenariat entre la chambre d'agriculture de l'Isère et celle des Hauts-Bassins. Une mission d'expertise iséroise est allée poser un diagnostic précis sur la culture de la noix de cajou afin d'améliorer les rendements et les conditions de production.
Des nuciculteurs isérois posent un regard d'expert au Burkina

Noix de cajou, noix de Grenoble. Elles n'ont de commun que le nom : l'une est de la famille des anacardiaceae l'autre de la famille des juglandacées. Rien à voir, donc. Leur culture présente cependant certaines similitudes, notamment en terme de conduite de verger. C'est ce qui a décidé les chambres d'agriculture de l'Isère et de la région des Hauts-Bassins (Burkina Faso), engagées dans des actions de coopération depuis 2010, à développer les échanges d'expériences entre producteurs isérois et burkinabé. Une première mission d'expertise s'est déroulée au début de l'été. Daniel Eymard-Vernein, producteur à Izeron et gérant d'Atout noix, Thierry Girard, membre du bureau de la chambre d'agriculture, et Jean-Paul Sauzet, animateur de l'action de coopération, se sont rendus au Burkina-Faso pour rencontrer les acteurs de la filière anacarde. Une fois sur place, pour Daniel Eymard-Vernein, c'est le choc : le pire côtoie le meilleur. « C'est impressionnant. Nous avons vu des systèmes modernes, structurés, très bien organisés, raconte-t-il, mais aussi des méthodes de culture ou des ateliers où les conditions de travail sont très dures. »

Grâce à son œil d'expert, Daniel Eymard-Vernein (ici en visite dans un atelier de tri), gérant d'Atout noix, a pu établir un diagnostic précis sur la filière anacarde. Il faudrait par exemple sécuriser et réguler les ventes, de façon à ce que les producteurs burkinabés ne soient plus dépendants des commandes des sociétés indiennes. (Crédit photo : Jean-Paul Sauzet)

Production, décorticage, valorisation : la mission iséroise visite tout, les vergers, les coopératives, les ateliers, les usines de transformation... Une succession de rencontres qui lui permet, dès son retour, de poser un diagnostic précis et de dessiner des pistes de coopération. Pour Daniel Eymard-Vernein, producteur très impliqué dans la station d'expérimentation nucicole de Chatte, la filière anacarde de la région des Hauts-Bassins présente à la fois des atouts (la noix de cajou est un produit d'avenir, la fédération des producteurs d'anacarde est bien organisée...) et de sérieux handicaps. Le verger est important, mais les arbres sont vieillissants et les modes de culture souvent rudimentaires. D'où « un risque de perte en qualité et en quantité », prévient le producteur isérois. Les premières plantations d'anacardiers au Burkina Faso remontent en effet aux années 60. Il s'agissait alors surtout de trouver le moyen de protéger les sols et de lutter contre la désertification. Il faudra attendre les années 80 et la mise en place d'un programme de promotion de l'anacarde, financé par la Caisse centrale de la coopération économique (devenue Agence française de développement), pour voir se développer l'exploitation économique de l'anacardier.

Des zébus pour labourer

Le verger actuel a donc une trentaine d'années. Il a été planté par des paysans qui, souvent, ont reçu des conseils et respectent des normes de plantation (en ligne, avec des espacements de huit à dix mètres). Pourtant, le travail des sols est souvent réduit à sa plus simple expression : un labourage tous les deux ans, rarement mécanisé. « Nous n'avons vu que trois tracteurs en état de marche, note Daniel Eymard-Vernein. Le labour se fait avec des zébus, sur des vergers difficilement accessibles, souvent encombrés de souches ou d'arbres morts. Le travail du sol est donc abandonné dans beaucoup d'endroits, ce qui est inquiétant, car les producteurs ont recours à des désherbants en vente libre, peu efficaces et de mauvaise qualité ? du glyphosate ?, appliqués avec des pulvérisateurs à dos, les bidons vides étant laissés sur place. Ce travail est effectué par les plus jeunes, pieds nus la plupart du temps... » Dans son rapport de mission, le professionnel isérois préconise donc un travail du sol avec des outils à dents, un enfouissement des reliquats végétaux au sol et un compostage à la parcelle, ou le simple « désherbage de la ligne de troncs ». Pour pallier la pénibilité du travail, il propose également de « développer l'utilisation de matériel en commun (tracteurs et outils) » et suggère de faire connaître la démarche Cuma (1) à ses homologues burkinabé.

40 000 tonnes d'anacardes en coque

Pour ce qui est de la valorisation de l'anacarde, près de 90 % de la production part à l'exportation, le plus souvent en coque. Sur les 40 000 tonnes de noix de cajou produites chaque année, moins de 10 000 sont décortiquées au Burkina Faso. Les noix sont écoulées par le biais de « pisteurs » qui « tournent en brousse » à la recherche de productions. Celles-ci sont vendues à des « collecteurs », puis à des grossistes exportateurs ou à des sociétés indiennes qui transforment en Côte d'Ivoire ou en Inde. « La situation est délicate avec d'un côté des producteurs nombreux et dispersés et de l'autre des acheteurs concentrés qui vont acheter directement chez les producteurs, constate Daniel Eymard-Vernein dans son rapport de mission. Le déséquilibre financier est important entre des acheteurs transformateurs internationaux puissants et des producteurs au chiffre d'affaire par hectare modeste. » L'expert isérois propose donc de « consolider la filière des producteurs d'anacarde pour arriver avec plus de poids dans la constitution d'une interprofession ».

Opération minutieuse et délicate, le dépelliculage des noix de cajou est une affaire de femmes... (Crédit photo : Jean-Paul Sauzet)

Quand le décorticage est réalisé sur place, les opérations se font de façon « artisanale » dans les villages ou « industrielle » dans des usines. Dans les deux cas, le procédé est le même : il faut d'abord chauffer la noix pour la ramollir puis la casser pour en extraire l'amande. Dans les usines, les noix sont passées à la vapeur pendant huit heures, puis décortiquées de façon manuelle ou semi-mécanique, et enfin dépelliculées par un passage au four à 100°C. Les amandes sont ensuite triées et emballées sous vide... un peu comme cela se pratique pour la noix en Dauphiné.

Le décorticage, apanage des femmes

Dans les villages, la situation est toute autre... A l'exception de quelques rares « usines villageoises » comme celles du réseau Wall dans la région des Cascades, le décorticage, apanage des femmes, s'obtient par des procédés archaïques et souvent dangereux. « Les rencontres avec les groupements féminins de Dieri et Orodara révèlent des conditions de travail extrêmement difficiles et des procédés non compatibles avec des marchés exigeants en terme de qualité, témoigne Jean-Paul Sauzet. Les coques sont plongées dans de l'huile bouillante, souvent de l'huile de vidange, pour les ramollir avant cassage. Ce procédé provoque des brûlures et de terribles émanations de fumées toxiques. Les femmes respirent ça toute la journée, avec les bébés dans le dos... » Après ce traitement thermique, les noix sont cassées sur des billots, avec des clés plates. Lors de cette opération, de l'acide anacardique s'écoule, brûlant les mains et les doigts restés sans protection...

Fort heureusement, il existe des structures modèles qui montrent que la région des Hauts-Bassins dispose d'un vrai potentiel pour développer et rentabiliser sa filière anacarde. La coopérative de Kourinion, qui produit des anacardes bio et sait fort bien les valoriser (les noix sont vendues 20 à 30 centimes plus cher), l'atelier de l'association de femmes Yanta ou l'usine de transformation Gebana travaillent de façon exemplaire. Daniel Eymard-Vernein se montre donc optimiste à juste titre. De nombreuses pistes restent à explorer. Il faudrait par exemple créer de petites unités, à proximité des villages, avec des systèmes de brûlage par pyrolyse, comme celui développé par l'ONG rhônalpine Rongead, les coques vides servant de combustibles pour éviter la déforestation... Le gérant d'Atout noix n'est pas à court d'idées, mais il reste lucide : « Nous pouvons leur montrer des choses, mais pour que l'histoire réussisse, il faut qu'ils prennent eux-mêmes en charge l'organisation. Il ne faut pas faire à leur place, sinon ça ne marchera pas. » 

Marianne Boilève

(1) Coopérative d'utilisation de matériel agricole.

L'agriculture dans la région des Hauts-Bassins

Le secteur agricole fait vivre 75 % de la population active de la région des Hauts-Bassins (800 000 habitants). Les cultures pratiquées sont de trois types : vivrières (essentiellement maïs, sorgho, mil, pois, manioc, igname ...), fruitières (mangue, agrumes, anacardes) et cultures de rentes (bissap, coton, sésame...). Ces trois types de culture sont souvent associées, le coton poussant sous l'anacarde et le bissap entre les champs de maïs. L'élevage est essentiellement pratiqué par des pasteurs transhumants, même s'il existe quelques élevages semi-intensifs en zone périurbaine.

 

 

Une coopération bien engagée

La région Rhône-Alpes et celle des Hauts-Bassin ont lancé leurs actions de coopération en 2004. Le partenariat entre les chambres d'agriculture en constitue le volet agricole. A la fin de leur mission (26 juin-6 juillet 2013), les membres de la délégation iséroise et les équipes techniques et professionnelles de la chambre d'agriculture des Hauts-Bassins ont esquissé les suites à donner à cette coopération. Plusieurs grands domaines d'intervention et projets ont été arrêtés, dont la culture du niébé (sorte de haricot), la formation professionnelle, l'installation, les centres avicoles et bien sûr l'anacarde. La délégation burbinabé en visite fin septembre en Isère a donc eu un programme bien chargé. Au menu : formation professionnelle, visites d'exploitations, de station d'expérimentation et de coopératives nucicole, rencontre avec les Jeunes agriculteurs, tables-rondes sur les questions de parrainage, d'installation et de responsabilités professionnelles.