Des rapaces pour lutter contre le campagnol des champs
Autour de Colombe et du Grand-Lemps, les champs d'orge, de blé ou de graminées ondulent doucement au gré du vent. Çà et là, de curieux mats obliques émergent au milieu ou en lisière de parcelles. Sous leur allure de grues rudimentaires, ces perchoirs pour rapaces vont peut-être permettre de venir à bout d'un fléau local : le campagnol des champs. Installés dans le cadre de la lutte raisonnée contre le rongeur dévastateur, ces perchoirs sont le fruit d'une coopération inédite entre des producteurs de semences fourragères, la FDGdon38 (1), la LPO et le Département, qui finance l'opération. Les partenaires partagent un même objectif : réguler les populations de campagnols qui provoquent des ravages sur et sous les cultures, notamment fourragères.
Espèce prolifique
Minuscules mais très actifs, les campagnols des champs sont la bête noire des cultivateurs. Non seulement ces micromammifères créent de gigantesques réseaux de galeries dans le sol, mais ils font aussi des ravages dans les cultures en se nourrissant de racines, de parties végétales externes et parfois de graines. Comme une seule bestiole est capable d'engloutir deux fois son poids en matière verte (soir 120 à 240 g), on comprend que les agriculteurs cherchent à s'en débarrasser par tous les moyens. Le souci, c'est que l'animal prolifère surtout dans les milieux ouverts, où ses prédateurs naturels – les rapaces – ont du mal à trouver refuge. L'infestation est d'autant plus forte que le campagnol incroyablement prolifique : « Un seul couple de campagnols au printemps donne cent individus à l'automne », indique Catherine Prave, de la FDGdon 38. D'où la nécessité d'engager une lutte sans merci sur tout le territoire, car la plaine de la Bièvre n'est pas la seule touchée...
Jusque récemment, le problème était traité à grand renfort de souricide. Appliqués en période de basse population, les traitements étaient efficaces. Mais la réglementation s'est durcie en mai 2014 : certaines substances ont été interdites et l'utilisation de bromadiolone (plus dangereuse, mais très encadrée) est désormais conditionnée à la mise en place de méthodes préventives, comme la modification des pratiques agricoles, le piégeage ou les mesures pour favoriser la prédation. C'est cette dernière voie que quelques semenciers de la plaine de la Bièvre ont choisi d'expérimenter. « Il s'agit de varier les approches, explique Philippe Rivat, producteur de semences à Colombe. Les rapaces viennent en complément de la lutte chimique : leur pression sur les populations de campagnols permet de réduire les doses de matière active. Sur mes parcelles par exemple, au lieu des 7 kg de bromadiolone autorisés, je n'en utilise que 200 g par hectare. »
Projet pilote
Encore faut-il qu'il y ait des rapaces. Naturellement présents dans la plaine de la Bièvre, ceux-ci ont pâti de la disparition des haies et des bosquets, conséquence de l'extension des cultures. Voilà pourquoi, la FNAMS (2) et la LPO, avec le soutien du FDGDON 38 et du Département, ont engagé un projet pilote de lutte raisonnée, combinant lutte chimique raisonnée et dispositifs favorisant la présence massive de rapaces. La LPO a construit des dizaines de nichoirs et de perchoirs, dont l'installation s'est faite en accord avec la municipalité et quelques agriculteurs volontaires. En parallèle, une centaine d'arbres ont été plantés. Objectif : saturer la plaine de la Bièvre en busards cendrés, faucons crécerelles et rapaces nocturnes (chouette chevêche, chouette effraie…) pour enrayer l'invasion des campagnols.
Depuis juillet 2014, plus de 60 perchoirs amovibles ont ainsi fait leur apparition au milieu des champs. Jean-Claude Plottier en a lui-même installé une dizaine sur ses parcelles. Pas seulement pour donner l'exemple : le président du Syndicat des agriculteurs multiplicateurs de semence de l'Isère (Sams 38) rappelle qu'il y a « urgence à trouver une solution globale qui soit la plus efficace possible ». Pour Philippe Rivat, qui cultivait 30 hectares de graminées fourragères avant le « problème des campagnols », il n'y a pas 36 solutions : « Soit on traite, soit on trouve une solution avec la LPO, soit on passe en maïs tournesol, puisque les campagnols n'aiment pas ça. Mais ce n'est pas l'optique de notre secteur. La production de semences fourragères remet de la valeur agronomique aux sols. Il faut savoir qu'après un cycle de culture fourragère, le rendement de ces semences est multiplié par 4 ou 5. Si on devait changer la rotation pour faire du maïs-tournesol, nous aurions des exploitations moins rentables, avec moins de biodiversité. » Un enjeu qui vaut bien quelques perchoirs... et l'abandon de la chasse aux renards, grands prédateurs de campagnols.
Marianne Boilève
(1) Fédération départementale des groupements de défense contre les organismes nuisibles.
(2) Fédération nationale des agriculteurs multiplicateurs de semences.
Retrouvez le témoignage vidéo de Philippe Rivat
Les agriculteurs intéressés par ces dispositifs, et notamment l'installation de perchoirs amovibles, peuvent contacter la LPO Isère en écrivant à [email protected] ou en téléphonant au 04 76 51 78 03.
No limit
Au contraire de la lutte chimique dont le recours est limité en raison du rique d'intoxication de la faune non-cible, les prédateurs naturels n'ont de frein que celui de leur estomac. Autant dire que leur pression sur les campagnols peut être considérable. De mai à juillet, un seul couple de busards cendrés et sa progéniture peuvent en consommer jusqu'à 2 000. Imbattable. Certes, il y aura toujours des pics de présence puisque le phénomène de cycle est inhérent à l'espèce campagnol. Mais en favorisant la présence des renards et des rapaces, un équilibre salutaire s'instaure, en limitant les populations de campagnols sous une seuil acceptable.