"Il faut que les agriculteurs se mettent à phosphorer"
Confrontée à la course aux prix bas, aux contraintes réglementaires, à l'urbanisation et au développement des zones d'activités, l'agriculture de notre département a-t-elle raison de croire en son avenir ?
Bien sûr! A condition de choisir le bon chemin. L'Isère, comme toute la région Rhône-Alpes, est un territoire très hétérogène. Les potentiels ne sont pas les mêmes à Grenoble, à Bourgoin ou en montagne. Chaque territoire possède des atouts et des points faibles. Mais ce sont les gens qui construisent leur avenir. En tout cas, ceux qui se mobilisent. Il est certain que cela nécessite des remises en cause. Les économies des exploitations qui bénéficiaient de productions soutenues, avec des prix garantis, sont incontestablement bousculées, comme le sont les agriculteurs avec les réglements sur les pesticides ou les nitrates. L'inquiétude et le désarroi se comprennent très bien. Mais examinons quels potentiels nous avons dans nos exploitations, dans nos têtes et dans nos territoires. Et demandons aux autres acteurs ce qu'ils attendent de nous pour essayer de répondre à ces attentes et trouver de nouvelles idées. Je rappelle que notre région, et notamment l'Isère, couvre des territoires à la fois très urbanisés et très touristiques. Les professionnels et les politiques devraient se servir de ces éléments de contraintes pour les transformer en atouts.
Vous pensez à des niches, des créneaux porteurs particuliers ?
Il ne s'agit pas forcément de développer des marchés de niche, mais de dégager la valeur ajoutée la plus forte possible à l'hectare, que ce soit dans le maïs semence, les produits transformés ou le bio. Les exploitations de Rhône-Alpes ne peuvent pas s'engager dans la course au bas coût. Leurs coûts de production sont trop élevés. Il faut trouver autre chose. Comme nous sommes dans une région à haut pouvoir d'achat, avec pas mal de tourisme, il y a une carte à jouer.
Certes, mais l'Isère n'est pas la Savoie : il ne suffit pas de mettre une croix blanche sur fond rouge pour qu'un produit se vende...
Il est vrai que c'est un peu plus compliqué pour des territoires mal identifiés. La solution, c'est d'établir une certaine confiance avec les consommateurs. Ce n'est pas un chemin facile, mais c'est le seul à explorer, et de toutes les manières possibles. Il faut miser sur une agriculture performante, innovante, du bio, des produits transformés de qualité, de la proximité. Ce qui requiert pas mal d'imagination... Quand le premier point de vente collectif s'est ouvert dans l'ouest lyonnais, les agriculteurs ont eu l'idée de mettre une cabane au bord de la route. C'est une très belle réussite. Aujourd'hui, c'est une supérette, avec un beau parking, et ça ne désemplit pas.
Oui, mais aujourd'hui, tout le monde se met à la vente directe. Ce sera encore tenable dans 15 ans ?
La question est de savoir si la profession agricole est capable de monter d'autres circuits de commercialisation ou de transformation qui ne lui échappent pas. L'agriculture aujourd'hui reste soumise à la pression très forte de la course aux prix bas. Globalement, en France, le problème est un peu le même partout : il faut tout faire pour explorer de nouvelles pistes, que ce soit au niveau commercial, des modes de commercialisation, de l'innovation technologique... Imaginons de nouveaux modes de transformation et de nouveaux produits transformés. Je sais que c'est plus facile à dire qu'à faire. Mais regardez Guilloteau avec son pavé d'Affinois. C'est parti d'une idée technologique née au fin fond d'une cave : il a mis en œuvre l'ultrafiltration de façon astucieuse, qui lui permet de produire un fromage non gras donnant l'impression d'être gras. Et comme ça n'a pas beaucoup de goût, ça plaît aux Américains. C'est formidable, cette affaire !
Mais ce type d'innovation n'est pas à la portée du premier agriculteur venu...
C'est le problème des gens absorbés par leur entreprise. C'est plus facile pour Danone, qui a des chercheurs dédiés. Là, les organisations collectives agricoles - les chambres, les syndicats... -, ont un rôle à jouer en véhiculant ce genre d'idées. De leur côté, les agriculteurs devraient se mettre à phosphorer, entrer en contact avec des chercheurs, leur exposer leur problème... Il faudrait aussi que, dans le milieu agricole, quand des gens présentent des idées iconoclastes ou un peu nouvelles, on ne leur tourne pas systématiquement le dos ou qu'on leur réponde : « Ça, on le fait déjà », sans regarder de près ce qu'il en est vraiment, comme c'est parfois le cas pour les questions d'environnement. Les agriculteurs ont déjà fait baeucoup d'effort, c'est vrai. Mais laissons la place à des questions nouvelles, quitte à ce qu'elles soient un peu dérangeantes, et mettons-nous en position coopérative plutôt qu'en position défensive : c'est comme cela que nous avancerons et que nous règlererons les problèmes.
(1) Institut supérieur d'agriculture et agro-alimentaire de Rhône-Alpes.
