Ils en font tout un fromage
En 21 ans, la ferme de la Grangette s'est durablement installée dans le paysage chapelain. Preuve qu'une production fromagère avait de l'avenir dans ce coin de Belledonne. Certes, il a fallu le temps et la motivation de tous, fermiers comme collectivités, pour que ce projet de maintien d'une agriculture dans ce secteur de montagne trouve sa vitesse de croisière. Mais aujourd'hui, les deux associés, Joël Gentil et Jean-Pierre Cottin, vont bientôt être rejoints par un troisième, Florian Jacquemet, et l'activité de la ferme se développe régulièrement. Le Gaec compte environ 45 vaches laitières, des abondances principalement et quelques montbéliardes, et transforme l'ensemble de sa traite. Sur place sont fabriqués quatre fromages : la tomme de Belledonne, la production historique de la ferme, le Montgaren, son produit d'appel - une sorte d'abondance à pâte pressée semi cuite et affiné quatre mois -, mais aussi une raclette et désormais un cendré, fromage à pâte souple. « Nous vendons 50% de notre production en direct, explique Jean-Pierre Cottin, le reste est distribué dans des points de vente du canton et dans les magasins de groupement de producteurs qui sont de bons relais des fermes. »
Un choix économique
L'agriculteur rappelle l'histoire singulière de la ferme de la Grangette. « Dans les années 80, un diagnostic a été posé sur l'agriculture à la Chapelle-du-Bard, dont les résultats n'étaient pas brillants. La forêt descendait et les exploitations disparaissaient. En 1990, les élus ont eu l'idée d'installer une ferme avec le soutien des collectivités locales, de l'Adabel et de la chambre d'agriculture. La ferme a été construite en 1992, les murs appartiennent à la mairie, de même que les 12 hectares de foncier autour. Une association foncière pastorale a été créée pour nous proposer des terres à louer, mais nous avons mis 10 ans avant de pouvoir tirer un salaire ». La production fromagère n'est arrivée qu'en 1995, d'abord de façon marginale puis entièrement, depuis 10 ans. L'exploitation dispose d'un quota laitier de 230 000 litres, mais en produit entre 170 000 et 200 000 en fonction de la variation du troupeau et des aléas climatiques, qui en zone de montagne conditionnenent la qualité de l'herbe. En 2013, la ferme aura produit 18 tonnes de fromage. Le choix de la transformation fromagère a été économique ; une question de survie pour l'exploitation. « Nous avons fait avec les moyens du bord», poursuit Jean-Pierre Cottin, qui a fait appel à un ancien fromager du village pour apprendre les gestes du métier. La mairie a répondu présent à chacune des sollicitations du Gaec ; en 1997 pour la construction de la cave à tomme, en 2003 pour la cave à Montgaren et en 2005 pour le bâtiment recevant 40 génisses et 20 porcs. « Mais aujourd'hui, notre meilleur salaire, c'est lorsque les gens reviennent à la ferme », poursuit le fromager. Et c'est un double pari réussi pour les deux associés du Gaec, d'une part parce que l'exploitation est viable, d'autre part parce que leur troupeau permet d'entretenir les espaces forestiers alentour, environ 80 hectares - dont une trentaine destinés à la fauche - situés en 500 et 1 000 mètres d'altitude dans les balcons de Belledonne. Les abondances, il est vrai, ont su s'adapter au massif et à ses pâtures parfois ingrates pour la production laitière. L'été, les vaches sont dans les prés et l'hiver en stabulation. A la ferme, le foin est stocké en vrac. L'alimentation des bêtes est complétée par des céréales et un tourteau de colza local que les éleveurs achètent.
La ferme de Grangette a déjà fonctionné avec quatre associés, un couple étant venu rejoindre temporairement Jean-Pierre Cottin et Joël Gentil. « Nous arrivons à faire le travail et tenir le coup, expliquent les deux associés d'origine, tout en attendant l'arrivée du troisième. « Mais peu de jeunes sont intéressés par l'élevage laitier en montagne et par le Gaec, car il faut faire des concessions. Heureusement, nous avons rencontré une personne issue du village qui voulait s'installer. Nous accueillons aussi un apprenti en école d'ingénieur et un salarié à mi-temps », déclarent les agriculteurs, dont les portes de la ferme sont toujours grandes ouvertes.
Isabelle Doucet
Installation / Originaire de la commune, le futur troisième associé de la ferme de la Grangette doit d'abord solder une première expérience délicate.Le parcours semé d'embûches de Florian Jacquement

Le jeune homme est-il condamné à porter comme un fardeau le poids de l'échec d'une précédente installation ? Florian Jacquement, 29 ans, originaire de la Chapelle-du-Bard a toujours été attiré par l'élevage bovin. C'est pourquoi il a intégré, en tant qu'associé, un Gaec familial en Savoie, avant de déchanter. « L'ambiance s'est dégradée, je suis parti en mars 2012. J'ai trouvé du travail au service de remplacement du Vercors pendant un an ». Vacciné, le jeune homme ne songe pas, à cette époque, à tenter à nouveau l'aventure du Gaec et fait part de son indécision à la DDT. C'est pourquoi il se voit obligé de rembourser sa Dotation jeunes agriculteurs (DJA) d'un montant de 25 900 euros perçue en 2010 pour son installation. En effet, en cas de mauvais départ, cette aide peut être prorogée 24 mois au titre d'une réinstallation. Sinon, le remboursement est réclamé. « J'avais 6 000 euros en placement, j'ai emprunté 20 000 euros », explique le jeune homme qui cherche aujourd'hui des fonds pour rembourser ce prêt et acheter des parts sociales dans le Gaec de la ferme de la Grangette. Il multiplie les courriers au ministre de l'Agriculture, aux élus et aux administrations pour alerter sur sa situation et pour que son installation, prévue début 2014, ne se traduise pas par une impasse financière.