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Nuciculture

Les nuciculteurs bio isérois en plein questionnement

Ces dernières années, de nombreux nuciculteurs ont fait le choix de l’agriculture biologique. Mais face à la hausse des charges, aux contraintes techniques spécifiques du noyer et aux incertitudes sur les débouchés, la question de la viabilité économique de ce mode de production se pose.

Par Isabelle Brenguier
Les nuciculteurs bio isérois en plein questionnement
En bio, la conduite technique des noyers est plus délicate et coûteuse.

Grâce aux convaincus de la première heure et aux plus récents convertis, de nombreux vergers de noix isérois sont désormais conduits en agriculture biologique. La tendance s’est d’ailleurs accrue depuis les années 2020, à la faveur d’un intérêt plus marqué pour ce mode de production, d’une forte pression sociétale, de l’expectative d’une meilleure valorisation économique et d’aides à l’hectare de la PAC pour la conversion.

Ainsi, dans l’AOP noix de Grenoble, selon Christian Nagearaffe, président du Comité interprofessionnel de la noix de Grenoble (CING) et de l’Association nationale noix de France (A2NF), 20 % des producteurs de l’AOP sont en bio. Mais aujourd’hui, dans la noyeraie, certains s’interrogent.

Sans remettre en question les fondements qui les ont conduits à franchir le pas, ils se demandent s’ils peuvent encore poursuivre dans cette voie. En cause, l’absence de rentabilité économique.

Plusieurs facteurs concomitants et étroitement liés sont en cause. Il y a la conduite technique des vergers, plus difficile à mener en bio qu’en conventionnel (1). Il y a la baisse de rendements et de calibres inhérente à la conversion. Il y a eu des campagnes compliquées en 2023 et 2024, en termes de récolte et de prix, qui ont empêché les producteurs de réaliser les apports fertilisants nécessaires, réduisant encore des volumes déjà moindres. Et il y a les coûts des intrants, notamment des engrais, qui ne cessent d’exploser depuis le début de la guerre en Ukraine.

Différentiel de prix

Conseiller en production de noix pour les Chambres d’agriculture de l’Isère et de la Drôme, Ghislain Bouvet, estime qu’une des principales problématiques de la bio concerne la fertilisation.

« Quand on est en polyculture-élevage, qu’on a de la ressource matière organique au sein de l’exploitation, on dispose d’un atout très important. Quand on n’en a pas et qu’on doit apporter de la fertilisation azotée, c’est compliqué à trouver et très coûteux », détaille-t-il.

Nuciculteur à Saint-Romans, Clément Charbonnel a converti les vergers familiaux en bio lorsqu’il s’est installé en créant un atelier de poules pondeuses. « Grâce à mes 12 000 poules et les 260 tonnes de fientes qu’elles produisent, je suis autonome en matière organique sur mes 35 hectares de noyers. Pour faire du bio, il faut de l’élevage, il faut de la matière organique, c’est le nerf de la guerre. Si nous n’avions pas cette autonomie alimentaire, nous ne serions pas viables », confirme-t-il.

Pour faire face à ces écarts de coûts de production, de volumes et de calibres, les producteurs ont besoin d’un différentiel de prix suffisant. Ce n’est pas le cas. Le temps de la conversion, les aides compensent le manque. Mais aujourd’hui, alors qu’elles se terminent pour nombre d’entre eux, les nuciculteurs font le cruel constat qu’il est plus intéressant de travailler en conventionnel qu’en bio, voire qu’avec ce mode de production, ils perdent de l’argent.

Et comme le souligne Alexandre Escoffier, producteur à Vinay et vice-président de la FDSEA de l’Isère, « à la fin, l’économie est toujours le juge de paix ».

Producteur à Beaulieu, installé en 2017 dans 45 hectares de surfaces, en bio depuis 2020, Vincent Caillat vient de prendre cette difficile décision. « Avec la fin des aides bio, je suis arrivé au bout du système, je repasse en conventionnel pour la récolte 2026, annonce-t-il. En bio, mon coût à l’hectare est de 1 050 - 1 100 euros, alors qu’il est de 700 en conventionnel, avec un meilleur apport en azote. Confronté à un temps de travail plus important, auquel s’ajoutent les risques climatiques et la hausse du prix du carburant, ce n’est pas rentable, même si j’étais très motivé à l’idée de faire du bio, de réduire les intrants, de ne plus subir les commentaires du voisinage. »

Circuits courts

Tous les nuciculteurs bio ne se posent pas la question de le rester ou de se désengager. Les producteurs historiques, pour lesquels les pratiques culturales et les circuits de commercialisation sont installés, et ceux en vente directe, tirent encore leur épingle du jeu.

Même s’ils reconnaissent les difficultés de ce mode de production. « Avec mon épouse, nous nous en sortons parce que nous transformons et commercialisons en direct la totalité de notre production. Nous avons eu de gros investissements pour créer notre laboratoire, mais cela a valu le coup. Mais si nous n’avions pas fait cela, il est certain qu’aujourd’hui, nous n’y arriverions pas », indique Ludovic Belle, installé à Saint-Hilaire-du-Rosier, en bio depuis 2015.

Pour autant, si les réalités de la noix bio sont meilleures en circuits courts, cela ne signifie pas que tous les nuciculteurs doivent s’y mettre. « Le marché est déjà bien occupé », souligne Christian Nagearaffe.

Relance de consommation

S’ils ne font pas face à une vague de désengagement de leurs apporteurs, les collecteurs font état d’un important questionnement. Mais Didier Catel, le directeur de Coopenoix, l’assure : « le bio fait partie de notre stratégie. Nous voulons garder tous nos producteurs. A ceux qui se posent la question, nous voulons les convaincre de rester. Car s’il y a eu un moment où nous pensions que nous allions être débordés par rapport à notre portefeuille client, cela n’est jamais arrivé. Nous avons besoin d’environ 1 000 tonnes de noix bio. C’est ce qu’on nous apporte ».

Aussi, la coopérative fait des efforts sur les prix payés aux producteurs. « Cette année, nous avons réussi à ajouter 0,45 euro/kg de plus aux noix bio par rapport aux conventionnelles sur les calibres supérieurs à 30, et 0,20 sur les plus petites. En moyenne, nous avons pratiqué un différentiel de 0,37 euro. Nous savons que les producteurs aimeraient davantage, mais nous n’avons pas pu faire mieux. » Evoquant les tendances de consommation, il sent « une relance, même sur l’international où les prix sont plus difficiles ».

Le propos d’Arnaud Rivière, metteur en marché à Vinay, est plus nuancé. « Pour nous, le bio est de plus en plus compliqué, car nous sommes concurrencés par des productions étrangères plus attractives en termes de tarification. A l’export, nous avons perdu des marchés car nous n’étions pas assez compétitifs. Les clients achètent davantage un label qu’une qualité ou une origine. Et en France, nous conservons nos acheteurs historiques qui jouent la carte du bio français, mais sur les nouveaux clients qui avaient cherché à se diversifier, aujourd’hui, ils gardent l’AOP, mais pas le bio. »

Réfléchissant à l’avenir, il s’interroge aussi : « si les industriels et les magasins jouent le jeu, nous encouragerons les producteurs à rester en bio, mais si les portes se ferment sur le plan commercial, nous ne saurons pas comment les accompagner ». Il constate une vraie différence entre les consommateurs et les magasins convaincus, prêts à payer plus cher un produit bio et local, et les autres, capables d’acheter un produit bio qui vient de l’autre bout de la planète sur lequel a été utilisé des produits non homologués en France, mais moins cher. « Il nous faudrait vraiment un label bio français ».

« L’affaire de tous »

Pour cette prochaine campagne, les déconversions semblent encore très marginales. Mais dans les vergers, les réflexions se multiplient. Les années à venir s’annoncent donc déterminantes. Chacun va devoir jouer son rôle.

Comme le souligne Christian Nagearaffe, « pressée, stigmatisée, par les consommateurs, les politiques publiques, les associations environnementales, la filière noix a eu envie de s’engager dans le bio et l’a fait. Elle est prête à répondre à la demande, sauf que la demande n’est finalement pas au rendez-vous ».

« Les consommateurs disent vouloir des produits de qualité, bio, mais ils ne veulent pas le payer », disent, unanimes, les différents acteurs de la filière. Pour les producteurs de noix qui travaillent sur un temps long, investissent sur une génération, il n’est pas possible de se faire un plan de carrière. Arnaud Rivière conclut ainsi : « Les agriculteurs sont prêts à investir dans leurs pratiques pour avoir un meilleur produit pour la planète et pour l’homme. Mais il faut qu’ils soient rémunérés en conséquence. Cela, c’est l’affaire de tous ! ».  

Isabelle Brenguier

(1)   L’absence de solutions chimiques de synthèse réduit les marges de manœuvre face aux ravageurs, aux maladies et aux adventices, ce qui accroît la sensibilité aux aléas.

Témoignage

« Notre activité doit être rentable »

Installée à L’Albenc, Laura Mathieu conduit ses vergers en bio depuis 2021. Mais la rentabilité de ce mode de production est compliquée.

« Notre activité doit être rentable »

Laura Mathieu n’avait pas prévu de marcher dans les pas de ses parents, Chantal et Christian, et de reprendre la ferme familiale. Mais les aléas de la vie l’ont fait revenir au sein du Gaec des Ferrières à l’Albenc, pour quelques temps, pensait-elle. Cela lui a plu. Passionnée, pleine d’idées, mêlant les techniques d’aujourd’hui aux traditions d’hier, elle a fait évoluer l’exploitation en créant un atelier de transformation, en développant la vente directe et s’appuyant sur les pratiques culturales déjà en place, a converti les quelques 60 hectares de vergers en bio.

Cinq ans après, elle indique vouloir le rester, mais elle n’est pas certaine d’y parvenir. « La conduite de l’exploitation en agriculture biologique nous demande plus de temps de travail et un matériel spécifique. Les intrants, en particulier la matière organique, nous coûte quasiment deux fois plus cher. Et nos vergers sont moins productifs et plus sensibles aux aléas climatiques. Pour autant, la vente de nos produits ne nous rapporte pas deux fois plus que s’ils étaient en conventionnel. Pour l’instant, les aides compensent. Mais quand elles seront finies, je ne sais pas si nous pourrons continuer. Nous sommes des chefs d’entreprise. Notre activité doit être rentable, mais nous ne maîtrisons pas tous les paramètres », expose-t-elle, indiquant multiplier les canaux de commercialisation entre deux négociants, la vente à la ferme, dans les commerces de proximité, ou via le Pôle agroalimentaire de l’Isère.

IB