« La solidarité territoriale va être rabotée »
Dans votre ouvrage, vous réfutez l'idée que la France soit partagée entre des métropoles riches et choyées par les politiques publiques et un monde rural pauvre et délaissé.
La mondialisation a été à l'origine d'un regain des disparités interrégionales de PIB par habitant, au bénéfice des territoires urbains les plus productifs. Mais les inégalités de revenu entre les régions n'ont cessé de se réduire depuis les années 60. Le monde rural bénéficie d'une redistribution prodigieuse : 10% de la création de richesse de l'Ile de France passe en subvention implicite à la province, car cette région contribue beaucoup plus à la croissance et au budget public qu'elle n'en bénéficie. En fait, le monde rural est extraordinairement financé. La solidarité territoriale joue beaucoup, notamment au travers de mécanismes de redistribution indirects.
Selon vous, cet équilibre va changer. La remise en cause des financements publics met en danger ce mécanisme de solidarité territoriale vers le monde rural.
Oui, une page se tourne. La solidarité territoriale va être rabotée. A droite comme à gauche, on sait qu'il faut réduire la dépense publique. L'idée d'une égalité territoriale par kilomètre carré, il faut l'oublier, c'est un fantasme. Il ne faut pas oublier que jusqu'ici le monde rural s'en est bien sorti. Il a bénéficié des apports de touristes, de retraités, de nouvelles populations actives qui vont travailler dans les villes, les navetteurs. Malgré les réformes à venir, il y aura toujours un volume important de populations touchant des retraites. Avec la montée des prix du logement, le monde rural a de beaux jours devant lui pour accueillir ces personnes. Quant aux apports du tourisme et des résidences secondaires, ils ne devraient pas s'arrêter. Au contraire, les pratiques de tourisme domestique vont croître dans un monde où il est de plus en plus dangereux de voyager. Les navetteurs, c'est plus compliqué. Si nous rencontrons une crise lourde avec la Russie et que le prix du baril de pétrole remonte, cela peut affecter tous ces gens qui dépendent de la voiture et de coûts de chauffage importants.
Pour vous, la crise de 2008 a mis en lumière le développement des métropoles?
Parallèlement au rabotage des mécanismes de solidarité territoriale, on observe un deuxième mécanisme, la concentration forte de l'activité productive compétitive dans les métropoles. Cela concerne une poignée de villes. On compte 700 aires urbaines en France. Entre septembre 2007 et décembre 2012, la France n'a toujours pas récupéré ses emplois. À l'inverse, une dizaine d'aires urbaines ont plus d'emploi qu'elles n'en avaient en 2007. Ce sont les aires urbaines de Rennes, Nantes, Bordeaux, Toulouse, Aix-Marseille, Lyon. La crise a fait émerger ces métropoles de façon claire. Alors que le reste du pays plongeait, ces villes n'ont fait que ralentir.
«La crise qui vient, la nouvelle fracture territoriale», Laurent Davezies, collection La République des idées, Seuil, 11,80 euros.