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La souveraineté alimentaire française de plus en plus fragilisée

ÉCONOMIE / Rassemblée le 3 avril dans le Rhône, La Coopération agricole Auvergne-Rhône-Alpes a alerté sur l’érosion de la souveraineté alimentaire française. Dans un contexte géopolitique instable, la dépendance aux intrants, la hausse des coûts et le recul des exportations fragilisent l’ensemble de la chaîne agricole et agroalimentaire.

Par L.R.
La souveraineté alimentaire française de plus en plus fragilisée
Philippe Dubois de la Sablonnière, responsable économie et international à La Coopération agricole.

Longtemps considérée comme une évidence pour la France, puissance agricole exportatrice, la souveraineté alimentaire est aujourd’hui remise en cause. Historiquement excédentaire, la balance commerciale agricole tricolore bascule désormais dans le déficit. Selon les données présentées par Philippe Dubois de la Sablonière, responsable économie et international pour La Coopération agricole, le 3 avril dernier dans le Rhône, le solde agricole et agroalimentaire français, encore positif de 4 milliards d’euros en 2024, est devenu déficitaire à hauteur de 800 millions d’euros en 2025. Un tournant qui oblige à placer la souveraineté alimentaire au cœur de la priorité agricole française.

Intrants et énergie : les maillons vulnérables

Selon l’économiste, le contexte international actuel constitue une rupture. « L’instabilité internationale est devenue une nouvelle norme qui impacte directement notre chaîne de valeur agroalimentaire. » Depuis l’invasion de l’Ukraine par la Russie, les tensions commerciales et militaires se multiplient : guerres, sanctions, blocages logistiques, tensions énergétiques… jusqu’aux récentes perturbations des routes maritimes stratégiques. À cela s’ajoutent les politiques commerciales offensives, notamment depuis le retour de Donald Trump. Résultat : les repères économiques sont bouleversés et les dépendances apparaissent au grand jour. Le premier maillon touché est l’amont agricole. Les coûts de production ont connu une flambée durable. « Malgré un léger repli depuis 2022, ils restent 24 % supérieurs à leur niveau d’avant-crise », relate l’expert.

Certains intrants stratégiques ont vu leur coût exploser. Le prix des engrais azotés a été multiplié jusqu’à 2,5 fois, tandis que celui des énergies et des carburants est devenu extrêmement volatil. Mais au-delà des prix, c’est la dépendance qui inquiète. La France importe plus de 50 % de ses engrais azotés hors de l’Union européenne. Ce chiffre monte même à 80 % pour les phosphates. Avec des fournisseurs situés dans des zones à risque, tels que le Moyen-Orient, l’Afrique du Nord ou la Russie, la vulnérabilité est évidente. « Un blocage logistique ou un conflit peut avoir un impact immédiat sur nos capacités de production », alerte le spécialiste. Même le maillon industriel n’est pas épargné. La dépendance énergétique reste forte, notamment au gaz naturel liquéfié (GNL), dont 30 % des importations françaises proviennent encore de Russie en 2025. À cela s’ajoute la hausse durable des coûts logistiques : fret ferroviaire (+ 32 % depuis 2020), fret fluvial (+ 13 %) et fret routier (+ 17 %). Les perturbations des routes maritimes mondiales amplifient ces tensions. « Le fret est devenu une variable extrêmement instable, directement corrélée aux crises géopolitiques », explique l’intervenant. Même les emballages, souvent sous-estimés, subissent des hausses de 19 à 35 %, pesant sur la compétitivité des entreprises agroalimentaires.

Produits sous pression

À l’aval, les conséquences sont extrêmement visibles. Les exportations françaises reculent dans plusieurs filières clés, dont les produits laitiers (- 20 %), le sucre (- 17 %) et les vins et spiritueux (- 7 %). Dans le même temps, les importations progressent plus rapidement, creusant le déficit et les tensions commerciales jouent un rôle déterminant. Selon Philippe Dubois de la Sablonière, les droits de douane américains ont ainsi entraîné près de 600 millions d’euros d’exportations perdues en un an. Même logique avec la Chine, où les mesures de rétorsion commerciale ont amputé les exportations de plusieurs dizaines de millions d’euros supplémentaires. « Dès qu’une guerre commerciale éclate, ce sont nos filières exportatrices qui sont en première ligne », résume-t-il. Face à ce constat, une conclusion s’impose : la souveraineté alimentaire française ne peut plus être considérée comme acquise. « L’agriculture est aujourd’hui en concurrence directe avec d’autres intérêts économiques, notamment industriels. Et elle peine à faire valoir son caractère stratégique », souligne l’économiste.

Relocalisation 

Relocaliser la production d’engrais, de nutrition animale et de certaines filières industrielles est dorénavant une priorité. Un sujet sur lequel l’intervenant a souhaité rester lucide : « Nous ne pourrons pas tout relocaliser… Il s’agirait plutôt de limiter et même d’inverser nos dépendances stratégiques avec les pays qui se situent en dehors de l’Union européenne. » Cela suppose des investissements massifs et une vision de long terme, car l’instabilité actuelle n’est pas conjoncturelle. « Nous sommes partis pour 10, 20 ou 30 ans avec un niveau d’incertitude élevé, il faut intégrer cette nouvelle donne. » Pour un territoire comme la région Auvergne-Rhône-Alpes, fortement impliquée dans la transformation agroalimentaire et l’export, ces évolutions constituent un véritable signal d’alerte.

L.R.