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Délinquance

Les exploitations agricoles ne sont pas à l'abri des vols

En forte augmentation en France depuis les années 2000, les vols dans les exploitations agricoles n'épargnent pas, à une moindre échelle, le département de l'Isère. Il est néanmoins possible de s'armer de quelques précautions.
Les exploitations agricoles ne sont pas à l'abri des vols

Publiés en janvier dernier, les chiffres de l'Observatoire national de la délinquance et des réponses pénales (ONDRP) font état, en France et en 2013, de 10.610 constatations par les services de gendarmerie et de police de vols simples dans les exploitations agricoles. Ce qui représente une augmentation des délits de 7,5 % comparée à 2012. Ces vols ne concernent pas les tracteurs affectés à une autre nomenclature, mais regroupent les vols de bétails, de matériels, de récoltes, de matières premières... L'Isère n'est pas épargnée par cette tendance, même si au regard du nombre de délits perpétrés dans le département, ceux concernant le monde agricole peuvent paraître marginaux. 122 vols en 2013, c'est 4 de moins qu'en 2012. Pour autant, comme dans le reste de la France cette délinquance augmente : de 62,8% depuis 2006 et 150% depuis 2002. Une exploitation agricole déclare un vol tous les trois jours en Isère.

Deux tronçonneuses

« Chaque année, au moment de la récolte de noix, des gens s'arrêtent et ramassent. Ce n'est jamais bien important, mais par la suite, nous avons su que c'était du vol organisé. En effet, c'est un chauffeur qui a vu en pleine nuit des gens ramasser des noix à la frontale dans les vergers, témoigne René Ruzzin, polyculteur à Poliénas. Le montant du préjudice est difficile à estimer, « mais dix personnes prélevant un kilo de noix par jour, cela peut vite chiffrer ». René Ruzzin n'a jamais porté plainte pour cela. « Nous n'avons pas le temps pendant la récolte. C'est par hasard que l'on trouve les personnes qui chapardent, mais elles sont toujours de bonne foi, prétendent qu'elles prennent un fruit juste pour goûter. Mais il peut aussi y avoir de l'agressivité. » Pour René Ruzzin, le plus ennuyeux reste le vol de matériel. « Nous nous sommes fait voler deux tronçonneuses il y a un peu plus d'un mois. J'ai su à quel moment cela s'est passé car une voisine a vu arriver un fourgon blanc qui s'est garé devant le poulailler. Deux hommes sont descendus, se sont dirigés vers le portail, l'ont ouvert et ont pris les deux tronçonneuses. Là, j'ai porté plainte... et racheté deux tronçonneuses. Le vendeur m'a dit que je n'étais pas le seul, qu'il y en avait beaucoup en ce moment. Ce sont des personnes organisées, qui repèrent avant de passer à l'acte ». Montant du préjudice : plusieurs centaines d'euros et la pose de cadenas beaucoup plus gros. Et de poursuivre : « Je me suis aussi fait voler des masses de tracteur alors maintenant, j'enlève les clés des gros matériels. Mais c'est embêtant de toujours chercher les clés quand on veut  démarrer un engin ! »

Mais ce n'est pas le plus gros vol subit par le Gaec qui un jour a constaté l'absence de plusieurs centaines de poulets labels sur les 4 400 censés être présents dans le bâtiment d'élevage. « Cela ne tombe jamais juste, mais il y a 6 ou 7 ans, c'était 380 poulets en moins. Et la dernière fois, une centaine. Ces poulets labels sortent à l'extérieur par une trappe, qu'il suffit d'ouvrir, le soir, pour entrer dans le parc. Que faire ? Mettre une caméra ? Les vols de volailles s'opèrent la nuit, pour ne pas qu'elles bougent. La première fois, j'ai eu un doute car des gens du voyage étaient passés peu avant pour se renseigner sur la vente de poulets ». L'agriculteur affiche une certaine sérénité. Hormis les deux gros pépins sur la volaille, « ce ne sont jamais de gros préjudices », estime-t-il.

Clôture et alimentation électrique

Pour la gendarmerie nationale, tous les territoires ne sont pas exposés de la même manière aux vols dans les fermes. Le secteur montagneux et rural du groupement de gendarmerie de La Mure, qui couvre tout le sud Isère, se caractérise par de petites ou moyennes exploitations orientées vers l'élevage bovin ou ovin. Ce qui disparaît le plus souvent, ce sont des morceaux de clôture, et des batteries pour leur alimentation électrique. Pas d'animaux. Il faut dire qu'au moment de l'Aïd, quand le risque de disparition d'ovins est le plus fort, les sites d'abattages font l'objet d'une surveillance renforcée.

A la compagnie de Meylan, le constat est identique : une vingtaine de vols recensés en deux ans dans le milieu agricole, ce qui rend difficile l'observation de tendances. Une bâche agricole par ci, des poules par là, une pompe agricole et un grand classique : le vol de métaux. Cela se traduit par la disparition de batteries, de clôtures, de matériel de chantier. « Ce objets se volent surtout s'ils sont éloignés des habitation et ne sont pas identifiables après transformation », explique le commandant Rémy Nollet. Ces vols participent d'un phénomène bien plus général de vols de métaux dont les cibles principales sont EDF, la SNCF ou France télécom. Le commandant délivre quelques conseils notamment pour le positionnement des appareils à risque. « S'ils sont placés dans un endroit difficile d'accès, qu'il faut traverser trois clôtures, le voleur ne fera pas le choix d'être longtemps exposé », explique le gendarme. Rendre les appareils moins visibles pour réduire les risques n'empêchera pas pour autant que les exploitations agricoles situées au plus proches des zones urbaines soient les plus exposées aux passages de personnes aux intentions douteuses. Pour s'adapter à ce type de risque, le correspondant sûreté, présent dans chaque brigade, peut venir dispenser ses conseils et techniques de prévention face à la malveillance.

Trafics organisés

Chez le principal assureur du monde agricole, Groupama, on ne parle pas d'épiphénomène. Dans les 12 départements de la région Rhône-Alpes Auvergne, 3 095 déclarations de vols en milieu agricole ont été enregistrées en 2007 et 3 336 en 2013. « Nous pouvons observer une légère croissance, mais pas aussi significative que celle globalement constatée pour l'ensemble des vols », note Pierre Crouzet, directeur du service indemnisation de Groupama. Il considère que l'Isère pèse pour 10% dans ce résultat, ce qui représente plus de 300 vols par an, y compris ceux d'engins comme les tracteurs. Premier constat, le phénomène s'accroît plus fortement en milieu rural qu'en milieu périurbain. « La typologie des vols a peu changé. Dans les exploitations et en dehors des locaux, il s'agit essentiellement de matériels d'irrigation, de clôtures électriques, de câbles électriques et de conduites en cuivre, de récoltes de fruits et de légumes, et il y en a davantage tous les ans », explique l'assureur. Quant aux vols dans les locaux, ils portent essentiellement sur le matériel : petits engins, pelles mécaniques et tracteurs. « Ces derniers sont les plus volés car ils font l'objet d'un trafic vers les pays de l'Est. Ces engins immatriculés ne sont jamais retrouvés dans la région. Ils sont désossés et remontés entièrement dans les pays d'Europe centrale. » Dernier constat, l'augmentation des vols de récoltes ne se cantonne plus au simple chapardage. « Nous enregistrons des déclarations avec des exploitations entièrement dévastées victimes de razzias opérées par des bandes organisées. Les clients sont démunis face à cela car ce n'est pas facile de garder un champ.»  Le coût moyen d'une déclaration de vol sur le volet agricole s'élève tout de même à 1 160 euros, ce qui laisse penser que l'amplitude des préjudices est importante, du dérisoire à la moissonneuse-batteuse.

Plan d'action

Le monde agricole doit faire face à des vols perpétrés essentiellement de nuit. Souvent les exploitants ne s'aperçoivent du délit que plusieurs jours après qu'il ait été commis, au moment où ils ont besoin de l'engin disparu. Beaucoup ne sont pas déclarés, comme le vol récurrent de carburant ou de produits alcoolisés. La prévention passe, certes, par des locaux fermés, mais elle est limitée, notamment lorsque personne ne réside sur l'exploitation. L'installation de caméras est quasi impossible surtout en présence d'animaux. Préoccupée par ce phénomène, la FNSEA a d'ailleurs alerté le ministère de l'Intérieur qui a lancé un plan d'action pour lutter contre les vols  dans les explotiations agricoles. Il sera déployé dans les départements dans le courant du mois de mai, s'adaptant aux besoins de chaque territoire. Un volet spécifique donnera des moyens pour les enquêtes sur les structures organisées et enfin, un référent agricole sera désigné au sein des groupements de gendarmerie.

Isabelle Doucet
Glanage

Du verger au consommateur

« Cela ne va pas en s'améliorant, constate pour sa part Cyrille Brunet Manquat, arboriculteur dans le Haut Grésivaudan, où il cultive 13 hectares de pêchers, pommiers et poiriers. Les vergers les plus ciblés sont ceux situés dans des endroits les plus retirés. J'ai déjà porté plainte. En revanche, nous ne constatons pas de vols de matériel, mais nous subissons plutôt des vols d'arbres fruitiers au moment de leur plantation chaque année. Le problème c'est que le verger n'avance pas. » La plupart du temps, l'aboriculteur ignore qui sont les auteurs de ces vols. « Des gens qui viennent prendre des fruits pour leur consommation personnelle, des cyclistes. Un ça va, mais quand il y en a 50 dans la journée, cela fait beaucoup. Souvent, les gens ne pensent pas mal faire, mais additionné, cela fait de grandes quantités. En bord de route, les arbres sont complètement ramassés.»

 

Prévention dans le Trièves et la Matheysine

En écho aux préconisations nationales, la compagnie de La Mure a initié une série d'actions de prévention en direction du monde agricole. Elle a ainsi organisé, à l'automne dernier, deux réunions dans le Trièves et la Matheysine auprès des anciens de la FDSEA sur le thème de la sécurité des personnes et des exploitations. « Ces anciens agriculteurs représentent un relais  de prévention autant au niveau des habitations individuelles que sur les exploitations », explique le commandant Thomas Lallemand. Il délivre quelques conseils, à commencer par celui de se prendre en charge soi-même avec des gestes de sécurité simples. Ne pas laisser les clés sur les engins agricoles ou les véhicules personnels - ce qui est d'ailleurs exigé dans les contrats d'assurance -, fermer les portes à clé, les volets, dire à ses voisins lorsqu'on s'absente, signaler à la gendarmerie les mouvements paraissant suspects comme ceux de véhicules. « Ce sont des gestes citoyens, beaucoup de gens le font et cela nous aide beaucoup. Nous avons ainsi pu résoudre une enquête récemment concernant les vols de carburant dans le Trièves », explique le commandant Lallemant. « Les gens se connaissent bien dans les villages et surveillent. Lorsqu'il se passe quelque chose de suspect, souvent ils nous le signalent. La communication est primordiale. Les gens parlent aux gendarmes et nous connaissent, c'est la différence entre le milieu rural et le milieu urbain ». En 2013, la compagnie a initié le dispositif « voisins vigilants » en milieu périurbain, à Jarrie et Vaulnavey-le-Haut

ID