Une rivière qui charrie la culture
La saison culturelle du Département de l’Isère et de ses partenaires prend pour thème l’eau dans tous ses états et scrute ses méandres pour en faire jaillir des pépites artistiques.
Le mois de février 2026 a été le plus pluvieux de la période 1959-2026, alors placer la saison culturelle du Département de l’Isère sous le signe de l’eau coule de source.
L’Isère aux 8 000 km de rivières et aux plus de 1 000 lacs, Isara, l’impétueuse, la rapide, qui a donné son nom au département, sera célébrée sous toutes ses formes culturelles, à commencer par les onze musées départementaux qui se sont mis à flot.
En tout, ce sont plus de 50 sites culturels, à travers tout le département, qui prennent part à cette saison baptisée Eau, quelle histoire ! qui s’inscrit sur une durée de18 mois.
Partenaire des acteurs culturels publics et privés, la collectivité consacre cette année un budget de 35 millions d’euros à la culture et à la citoyenneté.
Et le thème de l’eau s’inscrit « à la confluence de l’art, de l’histoire et des enjeux sociétaux », indique Jean-Pierre Barbier, le président du Département, lors du lancement de la saison, le 31 mars dans l’écrin de la Maison Bergès à Villard-Bonnot, là où l’eau s’est transformée en énergie. Dans ses murs, l’exposition Brick Hydro (jusqu’au 20 septembre) est une immersion ludique, avec des maquettes réalisées en briquettes de Lego, dans le monde de l’hydroélectricité.
Elle s’inscrit dans le cadre du centenaire de l’Exposition internationale de la Houille blanche et du Tourisme de 1925.
C’est aussi le cas de Electrique ! Les forges d’Allevard à l’assaut de la houille blanche (jusqu’au 1er novembre) au musée rénové d’Allevard.
Sans oublier le musée Hydrélec, qui surplombe le barrage du Vernet à Vaujany, lui aussi entièrement consacré à l’hydroélectricité (du 23 mai au 21 septembre).
Telle la carte du Tendre, celle des cours d’eau et hydrogéologie de l’Isère, illustrée pour l’occasion par Carole Barraud, recense l’ensemble des lieux de la saison culturelle, de Mens à Hières-sur-Amby, de Vienne au Haut-Bréda.
Sur la toile
Il faut remonter la Gresse jusqu’à Vif pour se plonger dans Les Reflets du Nil au musée Champollion (du 4 avril au 22 novembre). Du monde antique aux rives d’aujourd’hui, le fleuve a charrié des civilisations, tantôt généreux, tantôt colérique et finalement dompté.
À un jet de pierre du Guiers, en l’église Saint-Hugues-de-Chartreuse, le musée Arcabas, qui célèbre le centenaire de l’artiste disparu en 2018, présente ses œuvres magnifiant Les Formes de l’eau (du 4 avril au 29 mars 2027), dans une palette abstraite et colorée.
C’est aussi L’Heure du bain (jusqu’au 31 mai), à deux pas de la Morge, au musée Mainssieux à Voiron, où des artistes des 19e et 20e siècles « célèbrent l’eau et la modernité des corps ».
Sur les bords du Rhône, en Nord-Isère, Morestel met aussi ses peintres à l’honneur à la Maison Ravier, réunissant des artistes « fascinés par la lumière et ses reflets dans l’eau ».
Au pays des étangs, à La Côte-Saint-André, le musée Hector Berlioz ne pouvait passer sous silence la rencontre du célèbre compositeur et de Napoléon III à Plombières-les-Bains. Hector prend les eaux ! (du 27 juin au 31 décembre) raconte un siècle de thermalisme et la place qu’occupe la musique dans les stations thermales.
Sous l’eau
Du côté du lac de Paladru, il ne faudra pas manquer de pousser la porte du musée archéologique qui en connaît un rayon sur les Bateaux sous l’eau, archéologie des sites immergés, (du 22 mai au janvier 2027), puis remonter à la surface à la Grange dîmière pour voir l’installation Aqua requiem (du 1er mai au 1er novembre) de céramiques sonores autour de l’eau.
Autre curiosité, la pirogue monoxyle géante taillée dans un seul tronc de chêne, un trésor aquatique tiré du Rhône témoin de la navigation fluviale de l’Antiquité, visible au musée gallo-romain d’Aoste (jusqu’au 19 décembre). Elle est accompagnée d’un autre morceau d’histoire : l’aqueduc en bois d’Aoste trouvé lors de travaux de voirie.
Certains musées sont entièrement dédiés à l’eau, comme celui de Pont-en-Royans où l’eau est déclinée sous toutes ses formes et dont le parcours permanent s’achève au bar à eau.
Performances
Enfin, sur le Dolon, une pépite à ne pas rater en fin d’année, Suer (du 17 octobre au 28 novembre) investit le Centre d’art contemporain de Revel-Tourdan pour verser quelques gouttes artistiques dans le cadre d’une exposition-performance qui mêle sport et culture. La visite de ce site insolite vaut à elle-même le détour.
Le Basculeur est un lieu d’art contemporain ouvert depuis 2019 dédié aux expositions d’artistes, dont Marc Chopy, cofondateur du site. Maison d’édition, lieu de concerts, de rencontres, terrain d’expérimentations, il est aussi entouré d’un « jardin punk » où se trouve un « microlieu » d’exposition de 4 m2.
La saison sera ponctuée de performances d’artistes et d’événements festifs comme le premier week-end de septembre à Vizille dont les canaux, qui puisent leur eau dans le Drac, vont bénéficier d’une restauration à partir de 2027.
Enfin, les 24 espaces naturels sensibles du département seront aussi à la fête avec plus de 60 animations plein air programmées dans la saison.
Isabelle Doucet
« L’Isère était une autoroute fluviale »
Le musée de l’Ancien Évêché à Grenoble racontera en fin d’année l’histoire de la rivière Isère qui, capricieuse et généreuse, a façonné la ville et le territoire.
«Grenoble est née de l’Isère. La ville n’a pas toujours tourné le dos à sa rivière, raconte Aymeric Perroy, directeur de la culture et du patrimoine au Département de l’Isère. Jusqu’à la construction des quais, en 1890, l’Isère était au cœur de la vie économique et politique. »
C’est la raison pour laquelle le musée de l’Ancien évêché, à Grenoble, consacrera en fin d’année une ambitieuse exposition intitulée « L’Isère. Récit d’une rivière ».
« C’est une histoire singulière, qui va de sa source à la confluence, des premières implantations humaines à nos jours », poursuit le directeur.
Une histoire vivante
« Je ne pensais pas qu’il existait autant de matière », déclare Sylvie Vincent, directrice du musée de l’Ancien Évêché.
L’histoire de l’Isère, qui sera racontée à partir du 20 novembre 2026 jusqu’au 19 septembre 2027 se décline à partir d’une multitude d’objets retrouvés sur ses berges, mais aussi des films, des peintures, des gravures, des affiches, sculptures etc.
« Nous voulions rendre cette histoire vivante », explique la conservatrice. De nombreux experts et archéologues travaillent sur le sujet de la rivière et apportent des connaissances « qui sont amenées à évoluer ».
Sylvie Vincent rapporte qu’il existe plusieurs fouilles archéologiques en Savoie, dans l’Isère et dans la Drôme « qui permettent d’affiner notre connaissance du rapport des hommes à la rivière ».
C’est le cas d’une pointe de lance de l’âge de bronze, offrande funéraire retrouvée au bord de l’eau, qui symbolisait le passage dans l’au-delà. Ou encore de silex taillés témoignant de l’occupation des berges à la préhistoire.
Sylvie Vincent reprend : « L’Isère a structuré notre territoire. Elle a été un axe de pénétration dans la vallée pour les premiers hommes. » La rivière a longtemps été navigable, une voie « essentielle pour la vie économique, qui permettait d’écouler les marchandises ».
À l’Antiquité, la ville possédait deux ports et, jusqu’à l’arrivée du chemin de fer, l’Isère est « une autoroute fluviale » empruntée jusqu’à Arles par des bateaux et des radeaux, rapporte Aymeric Perroy.
Inondations et pouvoir
La cité a aussi été fortement marquée par les inondations, à commencer par celle de 1219 faisant plusieurs milliers de victimes. Cette tragédie donnera naissance à la Foire de Beaucroissant.
La confluence du Drac et de l’Isère et le rempart des montagnes provoqueront d’autres catastrophes qui marquent la mémoire des Grenoblois comme celle de 1928.
Mais la rivière et ses berges sont aussi des centres névralgiques, des lieux de richesse et de pouvoir tel le Palais du parlement sur la rive gauche.
« Jusqu’au XIXe siècle, il fallait payer pour traverser le seul pont ou prendre le bac à traille », décrit Aymeric Perroy.
Il cite aussi des lambeaux d’« une vie qui a disparu » : joutes nautiques, lavandières, cordiers, règlements de police interdisant de patiner sur la rivière, …
« Mais ce n’est pas une exposition seulement tournée vers hier », reprend la conservatrice. Elle est au centre d’enjeux politiques et environnementaux car l’eau est au cœur de nos préoccupations et il est intéressant de la redécouvrir par son apport dans l’histoire ».
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